TOP ALBUM 2018. Les 20 meilleurs albums de l’année 2018

Après une année de pause sur laquelle je ne m’étalerai guère, retour de ma rétrospective des meilleurs albums de l’année écoulée, entre ambient et modern classical, parce que je ne me refais pas, mais pas que, histoire de donner envie de cliquer quand même.

Dans un premier temps, petite liste non exhaustive des albums un temps imaginés pour ce top 20 de cette liste « top album 2018 » mais qui n’ont finalement pas passé le cut :

  • Ariane Moffatt – Petites Mains Précieuses
  • Chilly Gonzales – Solo Piano III
  • Daniel Bjarnason – Collider
  • Ilan Bluestone – Scars
  • Julia Holter  Aviary
  • LCMDF – Sad Bangers
  • Laura Gibson  Goners
  • Luca d’Alberto – Exile
  • Marissa Nadler – For My Crimes
  • Mermonte  Mouvement
  • Nils Frahm – All Melody
  • RÜFÜS DU SOL – No Place
  • Ryuichi Sakamoto – async Remodels
  • Safia Nolin – Dans Le Noir
  • Thomas Azier – Stray
  • Tim Hecker – Konoyo

Place, désormais, pas vraiment à la magie mais plutôt à une sorte de mélancolie urbaine.

20. Alessandro Cortini & Lawrence English – Immediate Horizon (Important Records) (dark ambient ciselée)


L’histoire de cette collaboration live est le fruit d’une réciprocité d’intérêt, chacun appréciant à juste titre la discographie de l’autre. « Immediate Horizon » est une merveille d’efficacité ambient méditative, d’apparence improvisée mais tout de même particulièrement préparée (Cortini et English ont échangé à distance durant des mois sur des idées compositionnelles avant d’enregistrer le tout en quelques jours à Berlin). Tantôt harmonieux, tantôt psychédélique, voguant sans vergogne entre drone, ambient et modern classical, « Immediate Horizon » se pare sans sourciller d’une certaine beauté cosmique.

19. Dirk Maassen – Avalanche (self-produced) (mélancolie semi-minimale)

Le nom de ce compositeur allemand reste encore peu connu dans le monde du modern classical – à l’exception de celles et ceux qui, par sérendipité, l’ont découvert via Spotify, où ses productions rayonnent. Depuis que Dirk Maassen est revenu dans la sphère musicale au début des années 2010, après une première partie de carrière plus expérimentale (et collective), il s’est focalisé sur un modern classical de plus en plus mature et hybride, oscillant selon les moods et les moments entre Olafur Arnalds, Michael Nyman et Wim Mertens (avant qu’il ne se perde dans la musique post-médiévale). Parfois, certes, trop orchestré, cet album touche surtout lorsqu’il s’égare dans l’épure, où le sens mélodique de Maassen fait merveille (« Gravity », « Muse »).

18. Émilie Levienaise-Farrouch – Époques (130701) (modern classical détaché)

J’ai un certain nombre d’explications, tout du moins de tentatives, pour expliquer pourquoi il y a toujours peu eu de Français(es) dans mes listes de fin d’année matinées majoritairement de mélancolie, minoritairement de violence. Émilie Levienaise-Farrouch est une heureuse exception – bien qu’elle soit basée à Londres. Son second album « Époques » est d’une folle délicatesse, oscillant entre piécettes pianistiques et compositions harmoniques qui ne dénoteraient pas dans un film d’horreur (l’atmosphère d’ « Overflow »…). L’ensemble peut paraître sombre, symbole d’un certain dénuement : la compositrice a lâché les lumières de la ville pour s’isoler près des traces de Benjamin Britten, décédé dans la commune d’Aldeburgh (près d’Ipswich). Le voyage semble s’être fait l’âme pleine d’interrogations : avec cette semi-retraite, elle y a visiblement trouvé des réponses. L’auditeur, aussi, aura de quoi se consoler.

17. Clara Luciani – Sainte-Victoire (Initial Artist Services) (pop de combat)

2018 restera donc l’année durant laquelle, à ma grande surprise, j’aurais réellement décidé de réécouter en quantité de la chanson francophone – majoritairement outre-Atlantique, certes, mais c’est pourtant Clara Luciani que je retiendrai finalement dans cette liste. Peut-être parce que sa « Sainte-Victoire » a un ironique goût de défaite ? Derrière ces mélodies spectrales, ciselées, probablement simplistes, définitivement amères, se dessine un récit surtout mâtiné de mélancolie, celle qui ne rassure pas son homme, celle qui le fait danser sans avoir de cible quand les lumières se sont éteintes, encore moins sa femme, qui se bat, se débat, s’en bat, force son destin. Un pas vers l’atonie, un autre, plus long, vers la rage. Vers la victoire ?

16. Alexandra Stréliski – INSCAPE (Secret City Records) (modern classical devant la cheminée)

La compositrice montréalaise aura parcouru un bien long chemin depuis son effort inaugural « Pianoscope », sorti de manière indépendante en 2010. Inspiré, plus tranchant dans ses intentions, « INSCAPE » enveloppe et perce, réconforte tel un plaid une nuitée de neige ininterrompue, transperce la peau pour envahir le corps. Ce second opus oscille sans cesse entre introspection et rêverie, réflexion et soulagement, bref, ombre et lumière, soulève pour tout à chacun qui veut bien lui laisser sa chance nombre de questions et ne conserve pour elles que les réponses les plus encourageantes. Cet équilibre est naturellement fragile : « INSCAPE » n’est que la matérialisation d’un instantané où le droit à la déconnexion devient un devoir mérité, un sursis vis-à-vis du monde, volé au déroulé du temps. Une parenthèse qui ne peut durer, mais à tout le moins rééditer.

15. Kelly Moran – Ultraviolet (Warp) (ambient vitaminée)

La new-yorkaise Kelly Moran sort avec « Ultraviolet » d’une certaine zone de confort : méticuleuse spécialiste du « prepared piano », elle met ici de côté la technicité pour privilégier l’intensité. Savant mélange de modern classical et d’electronica, ce nouvel opus emprunte autant aux répétitions de Philip Glass qu’à la furie live de précédents efforts d’Hauschka (au hasard, son « Salon des Amateurs », non, ce n’est pas au hasard). Chacune des sept pistes d’ « Ultraviolet » est une hypothèse, un motif initial, une structuration apparente, fine, avant de, petit à petit, se laisser dériver par couches et surcouches, jusqu’à une apparente hypnose. Tendues, fragiles mais fières, leurs mélodies sont le liant d’un voyage d’une force rarement égalée cette année.

14. Molécule – -22,7°C (Because Music) (dance arctique)

Romain Delahaye a le goût des choses simples : après avoir enregistré son septième album « 60°43’ Nord » sur un chalutier entre l’Irlande et les îles Féroé, il monte encore plus au nord avec « -22,7°C ». S’isolant du monde pendant plusieurs semaines dans un village du Groenland, Molécule s’est inspiré du silence, des silences même, car ils n’ont que peu en commun, des palpitations d’une terre frigorifiée et d’une mer capricieuse, toutes, témoins au plus près de notre climat détraqué. Sa musique reste furieusement classe, une électro pas déconnante, subtile, douce immersion dans un environnement violent, où rien n’est pardonné. Et où le silence face à l’évidence, climatique, à terme, deviendra impardonnable.

13. Siavash Amini – FORAS (Hallow Ground) (avant-garde glaciaire)

Une atmosphère à vous faire perdre conscience, mais en complète plénitude (et en pleine conscience, d’ailleurs). Une ambiance rude, froide, congelée, comme vous préférez, mais qui, pourtant, vous revigore. Le voyage musical du compositeur iranien Siavash Amini est une claque permanente, emprise de violence, constamment revigorée – et « FORAS » n’y fait pas exception. Ce nouvel opus nécessite une bonne dose de patience, une tolérance face à l’aridité, un courage pour aller au-delà d’une enveloppe de prime abord hostile. Siavash Amini a toujours navigué des deux côtés des fines limites de l’abandon, vogué entre ambient mélodique et field recording, sans jamais choisir la facilité : en ce sens, sa musique vivifie l’esprit, rend l’oreille exigeante, attentive aux détails, aux silences, aux craquements. Aux craquages, aussi : « FORAS » appelle au subconscient de chacun pour l’avertir de ne jamais trouver la paix. Car, oui, désolé : cette paix n’existe pas.

12. Lubomyr Melnyk – Fallen Trees (Erased Tapes) (classique virevoltant)

Le parcours du compositeur ukrainien Lubomyr Melnyk est d’une trempe telle qu’il empêche toute velléité de désespoir passéiste quant à la réalisation de ses rêves. Après des décennies d’anonymat, le chantre de la « continuous music » n’a réellement touché le Graal qu’en étant repéré en 2013 par l’écurie Erased Tapes – avec, pour résultat, le glorieux « Corollaries ». La technique pianistique maximaliste de Melnyk pourrait avoir un côté lassant, prétérition et répétition combinées, mais force est de constater que l’Ukrainien connaît actuellement le summum de son inspiration à l’aube de ses 70 ans. « Fallen Trees » est audacieux, virevoltant voire, par instants, tout à fait surprenant (l’introduction « Requiem for a Fallen Tree » dessine une direction musicale nouvelle fort appréciable). Accompagné de collaborateurs réguliers de l’armada Erased Tapes (Anne Müller, David Allred), Lubomyr Melnyk n’a jamais semblé aussi jeune dans sa tête. Et ses doigts…

11. Andrew Bayer – In My Last Life (Anjunabeats) (electronic chic)

Andrew Bayer fait partie de ces (très) rares spécimens de deejays tout à fait capables de produire des albums de qualité sans, pour autant, tout à fait mettre de côté que ce qui les fait vivre, ce qui, essentiellement, consiste à faire sauter des foules semi-conscientes avec des beats lourds comme du métal. « In My Last Life » est à ce titre un effort enchanteur, souvent sensuel, parfois désemparé comme sur le parfait « Immortal Lover ». Nouveauté non négligeable sur ce troisième album de l’Américain : chaque titre est ici vocal (merci aux timbres chauds d’Ane Brun et Alison May, dont je suis définitivement fan), finement ciselé, monté comme une pièce d’orfèvrerie semi-expérimentale – il n’est par conséquent pas étonnant de constater que les versions club « In My Last Life Mix » de cet album sont à tout le moins irrégulières. Globalement plus accessible que son prédécesseur electronica « If I Were You, We’d Never Leave » (2013), « In My Last Life » installe un peu plus Andrew Bayer dans sa propre case : celle où on ne l’attend pas.

10. Olafur Arnalds – Re:member (Mercury KX) (mélancolie synthétique)

Le compositeur islandais retrouve ici une certaine verve sur la durée d’un format album, après les inconstants « The Chopin Project » et surtout « For Now I Am Winter ». Avec « Re:member », Olafur Arnalds réussit surtout à redonner une certaine dose d’émotion à la relation – ténue, mais croissante – entre modern classical onirique et incursions électroniques (du Moog par ci par là, du Stratus à peu près partout), qui n’a ces dernières années pas donné que des réussites. Flirtant tout autant avec Aphex Twin qu’avec A Winged Victory For The Sullen, « Re:member » est un exercice d’équilibriste stylistique qu’Arnalds maîtrise enfin, de nouveau, à la (quasi-)perfection.

09. Christina Vantzou – N°4 (kranky) (ambient caverneuse)

Chaque pièce de la discographie de Christina Vantzou pourrait sembler similaire à une autre mais le tout, pris dans son ensemble, ne souffre tellement d’aucune faiblesse de goût que la compositrice américaine, basée à Bruxelles, reste définitivement une de mes favorites. « N°4 » est un nouveau périple ténébreux teinté d’échos inquiets, de silences calculés et de spectres hallucinés, une atmosphère introspective qui ne parvient que trop bien à son but : le doux néant. Une œuvre d’apparence éphémère, peut-être moins captivante que « N°2 », qui reste mon épisode préféré, mais une œuvre enveloppante qui ne se laisse pas facilement oublier.

08. Rafael Anton Irisarri – Midnight Colours (Geographic North) (ambient vicieuse)

« Midnight Colours » est l’histoire d’un cataclysme. Et pas n’importe lequel : ce nouvel album de l’éminent Rafael Anton Irisarri se conçoit comme une sorte de bande originale de film où l’histoire de l’horloge de l’Apocalypse serait contée, comptée aussi, (jeu de mots intraduisible hors langue française). Ecrit en début d’année, alors que l’horloge de l’Apocalypse n’a jamais été aussi proche de l’abîme, cet opus est une ultime tentative avant de tirer le rideau sur l’inéluctable délitement qui nous attend et qui, par notre passivité à empêcher l’évitable, nous paraîtra mérité à terme. Cet album n’est pas le plus simple d’accès de l’impressionnante discographie d’Irisarri, pas le plus joyeux non plus, peut-être le moins. A moins, qu’un jour, nous nous réveillions de ce cauchemar ?

07. Max Cooper – One Hundred Billion Sparks (Mesh) (electronica équilibriste)

« One Hundred Billion Sparks » est le penchant lumineux de son prédécesseur, « Emergence », déjà relevé de haute lutte dans ces colonnes. Max Cooper a choisi la solitude, l’isolation plutôt, une coupure du monde nécessaire pour produire un album plus brut, plus sensoriel, bref, plus direct. Et ça marche : maximaliste et mathématique, le troisième album du producteur britannique laisse totalement transpirer son background scientifique au service d’une IDM, ce coup-ci, plus axée ambient qu’electronica voire techno. Une introspection qui ne parlera pas à tous, mais qui en bouleversera d’autres.

06. Rival Consoles – Persona (Erased Tapes) (downtempo de moins en moins down)

Ryan Lee West balance avec « Persona », non seulement sa meilleure production, mais aussi l’un des albums electronica les plus fascinants qu’il m’ait été donné d’entendre ces dernières années. Cet opus tourne autour de la notion de perception, chacun se dotant d’un masque au quotidien, le changeant au besoin, souvent jamais, parfois trop. Il s’inspire en particulièrement de la scène d’ouverture des opening credits de « Persona » d’Ingmar Bergman, durant laquelle un enfant accourt pour toucher le visage d’une femme sur un écran, ce visage alternant en réalité entre deux : effort semi-schizophrénique de haute voltige, « Persona » regroupe des titres où l’introduction est souvent trompeuse, faussement annonciatrice d’une séquence douce, suivie en réalité d’un intense suspense matérialisé par diverses couches rythmiques. Coup de cœur particulier, sans surprise me concernant, pour « Untravel », aux allures de drop uplifting trance étalé sur six minutes, invitation au voyage sans effort apparent.

05. Ian William Craig – Thresholder (130701) (ambient coup-de-poing)

Paradoxal ensemble que ce « Thresholder », originellement une simple collection de tracks jamais sortis entre 2014 et 2016 mais qui, pourtant, se révèle être l’un des meilleurs albums du producteur canadien. Ian William Craig glisse ici innocemment une galette spectrale, évanescente, tout à fait captivante, le genre d’opus qui s’enquille sans sourciller au fin fond d’un port de la mer du Nord par temps tempétueux ou perdu dans une toundra inconnue. Ambient hantée, souvent émouvante, parfois bouleversante (« Some Absolute Means », « The Last Westbrook Moment »), réunissant Julianna Barwick et Tim Hecker sous la même chapelle, « Thresholder » est une violente claque glacée et spatiale dans ta face de terrien, amenant à voir plus loin, plus haut, plus profond aussi, bref, amenant à se perdre dans le néant.

04. Jon Hopkins – Singularity (Domino) (electronica lunaire)

Cinq années après l’indécemment brillant « Immunity », Jon Hopkins parvient à réitérer l’exploit de combiner dans un même ensemble house d’époque, minimal contrôlée et ambient pärtienne. « Singularity » est un voyage sonore aussi exigeant qu’extravagant, le type d’effort qui se découvre au fur et à mesure qu’il permet à l’auditeur de comprendre qu’il assiste à l’émergence d’un futur classique. Rythmiquement plus culotté que jamais, Hopkins n’hésite pourtant pas à appuyer sur le bouton ‘pause’ pour de sublimes et sombres méditations (« Feel First Life », « Echo Dissolve »). « Singularity » a le profil typique de l’album qui pourrait paraître poussiéreux d’ici trois ans, prétentieux dans cinq, incompréhensible dans dix : aujourd’hui, il constitue une étonnante synthèse de ce qu’il se fait de mieux et dans la musique électronique et dans la sphère mélancolique.

 

(autant vous prévenir : le top 3 m’est personnellement particulièrement violent.)

 

03. Jean-Michel Blais – Dans Ma Main (Arts & Crafts) (délicatesse réincarnée)

« C’était faux qu’il avait du courage pour deux. Il s’était même rarement senti aussi fragile, aussi vulnérable. Il était pourtant rendu à cette croisée des chemins dont il avait tant rêvé. »

(Oui, c’est du Michel Tremblay. Tapez pas de suite steuplé.)

« Dans ma main » est le seul album, non pas par intention, mais a minima dans sa destination, mâtiné d’une dose d’optimisme dans ce tiercé.

« Dans ma main » virevolte d’émotions, percute une myriade de souvenirs, démolit bon nombre de craintes, mais prend soin d’en garder un certain nombre. C’est un album sombre, évidemment, à tout le moins inquiet. Il transpire de spectres et d’effrois, rend hommage aux disparues (« Roses ») : il n’a pu être enregistré qu’en mode nocturne, parce que nos ombres s’y révèlent et se réveillent. Il se distingue surtout par sa conclusion : si « A Heartbeat Away » peut paraître aléatoire mais reste avant tout farouchement tragique – donc beau – donc tragique – mais quand même beau, donc (Leo Sayer pouvait-il imaginer être recyclé d’une telle sorte ?), « Chanson » est un ultime coup de poing douloureux mais pourtant tant réclamé intérieurement pour se faire retourner le cerveau.

L’introduction électronique (déjà spoilée dans l’EP commun de Jean-Michel Blais avec CFCF) est ici heureusement presque accessoire : loin de bien d’autres tentatives du même acabit, elle aide à amplifier les messages ici contenus de manière plus violente, directe, faussement limpide, bref, ne pollue pas l’émotion contenue dans ces mélodies généralement fulgurantes. Chaque auditeur est ici renvoyé à son intimité, à son histoire plus ou moins délicate, car « Dans ma Main » ne supporte pas la moindre once de médiocrité face à la conscience de soi. Un tout salvateur qui laisse probablement par terre, chancelant à l’écoute lors de la première, un tout qui régénère. Malgré le reste du monde.

02. Giulio Aldinucci – Disappearing in a Mirror (Karlrecords) (drone steppique)

« La souffrance est l’unique cause de la conscience. » (Dostoïevski)

Combien de fois ai-je entendu qu’un album ambient ne ressemblait à rien de mieux qu’un autre album ambient, qu’on m’a balancé Autechre au visage comme une sorte de référence universelle et rassurante (alors que, bon, j’ai toujours sans vergogne choisi les Boards of Canada quand il fallait faire un choix entre les deux, étranges étendards non désirés d’un besoin d’oubli), bref, qu’on m’a définitivement pris pour un demeuré ? Il en a été lorsque, malheur ! J’ai eu le toupet d’évoquer ce nouvel opus du compositeur italien Giulio Aldinucci durant une discussion devenue soudainement interminable et conclue par un lancer de verre dans ma main, puis dans la face, pleine de haine. Un album qui, pourtant, s’il figure si haut dans ces colonnes, mérite d’y être, car il a réussi quelque chose de rarissime me concernant désormais : me scotcher dès la première écoute.

« Disappearing in a Mirror » est le penchant existentialiste d’un précédent opus, « Borders & Ruins », qui se concentrait sur l’instable relation entre l’être et la terre qu’il côtoie et/ou explore. Son introduction duale « The Eternal Transition » / « Jammed Symbols » est l’une des séquences les plus immédiatement éprouvantes qu’il m’ait été donné d’écouter, car elle soulève et réveille un tel amas d’inspirations stratosphériques qu’il n’est guère possible d’en sortir tout à fait indemne. La suite est dissonante, ténébreuse, un peu vicelarde par séquences, maëlstrom de références par moments sacrées, car Aldinucci n’en est pas à son premier coup sur le sujet (cf. « The Cathedrals Project »). Derrière ses échos semi-choraux semi-spatiaux, « Aphasic Semiotics » rappelle par exemple à tout à chacun la complexité que procure justement l’aphasie, devenu un terme commun pour regrouper tout type de trouble du langage mais qui, dans sa configuration originelle, est un préalable à l’ataraxie, l’absence non pas de langage mais de trouble, de perturbation, bref, de sérénité totale – dans une dimension sceptique, naturellement.

J’ai l’impression que « Borders & Ruins » sera par beaucoup remémoré de manière plus évidente que « Disappearing in a Mirror », à lire un certain nombre d’articles à ce sujet – bien que « Exodus Mandala » soit également tout à fait impressionnant. Un sentiment de minorité qui me rassure : Giulio Aldinucci, avec cet opus hallucinant, ne transperce ni cœur ni cerveau ni tout ce que tu espèrerais éventuellement percer. Il va au-delà : il suggère une réflexion intérieure perpétuelle, un doute complet, un scepticisme de non-raison, bref, un total abandon de soi. « Disappearing in a Mirror » est une gifle stellaire qui va vous démonter le cerveau et, si je ne souhaite à personne d’être aussi fucké que votre serviteur, cette irrépressible incertitude qui émane de l’écoute d’une telle merveille a ce quelque chose de revigorant qui redonne espoir, non pas dans l’humanité, mais dans une névrose admirative qui alimente son subconscient pour l’éternité.

01. Johann Johannsson – Englabörn & Variations (Deutsche Grammophon GmbH) (hommage interstellaire)

Désolé d’avance de parler un peu de moi à cette occasion. Rappel d’un moment : ouvrir une porte qu’on pensait ne plus jamais ouvrir, qu’on n’espérait plus ouvrir, d’ailleurs, parce qu’il fallait fuir, vite. Ce lieu sent la perdition, encore un peu le vomi, pourtant nettoyé à outrance, mais il ressemble de nouveau à quelque chose. Des jours d’entretien improvisé, après des mois d’errance physique, des années d’errance générale non réglées à jamais. J’ignorais à l’époque que ce soulagement ne serait que de courte durée mais donc, en ce soir du 11 février 2018, j’ai eu l’impression de respirer pour la première fois de l’année, pour la première fois depuis, allez, longtemps ? Vient, naturellement, égoïstement aussi, le besoin de se reconnecter au monde. Pour ne rien raconter pour autant, puisqu’il n’y a rien à redire : évacuer la frustration, la honte, se redonner une apparence humaine (ou pas, pour qui, d’ailleurs ?), pourquoi ne pas détailler de manière on ne peut plus précise comment tout à chacun peut défaillir de manière non accélérée, les flashbacks, les souvenirs, les ralentis de prise de fucking éviers dans le fucking putain de visage déjà tuméfié, raconter les moments où il n’y a plus rien et où on espère qu’il n’y aura plus rien ensuite ? Tout le monde s’en fout. Tout le monde regarde ailleurs, s’illusionne autrement et tout le monde a probablement bien raison d’agir ainsi.

En ce soir du 11 février, donc, le pire semble être derrière moi. Jusqu’à ce que je checke, un tweet caché parmi des milliers d’autres, des messages privés passé inaperçus sur le coup, sur lesquels je m’inquiète ensuite, quelques signaux faibles que je repère toutefois et qui, tout de suite, m’ôtent la respiration. Puis, l’aveu : Johann Johannsson n’est plus. Le verdict semble définitif, confirmé par plusieurs sources. Il est absurde, il n’a aucune raison d’être et il est, pourtant, il pue la défaite. Vient ensuite le moment où cet affront m’inspire un sentiment tout à fait nouveau et définitif : j’aurais préféré partir à sa place.

Ma passion (musicale) pour Johann Johannsson n’est, en réalité, en rien un scoop : avant que, comme bien d’autres, il se concentre essentiellement sur la production de bandes originales plus ou moins audacieuses, sa discographie froide comme une soirée aléatoire dans une banlieue industrielle m’avait toujours, subrepticement, redonné un soupçon de confiance dans mon instinct. Instinct de fucké profond, oui, probablement, dont le cerveau commence à buguer dès qu’on lui annonce une bonne nouvelle, une mélodie en gamme majeure, un aboutissement qu’on ne comprend pas. « Englabörn » a évidemment sa part de responsabilité : fondement de la discographie du compositeur islandais, cet opus conjugue la froideur d’une âme endolorie et la chaleur d’un esprit qui croît encore qu’il est possible de s’en tirer.

La sortie de cet opus (en version remasterisée), accompagné d’une sélection de remixes tout à fait hallucinants, a en réalité condamné la première place de ce classement dès le premier quadrimestre – même si les deux albums précédemment chroniqués auraient également tout à fait pu y prétendre. Le casting y est naturellement pour beaucoup : A Winged Victory For The Sullen, Alex Somers, Ryuichi Sakamoto, Theatre of Voices et bien d’autres font toutes et tous partie des rares créatures terrestres à être à même de ne pas déshumaniser cette œuvre terriblement sensible, tragique, d’une certaine manière, car derrière cette fantasmagorie se dissimulait déjà – de manière somme toute évidente – l’impression qu’il n’y avait guère besoin de croire en de prochains jours meilleurs. Qu’il fallait arrêter de niaiser pour se concentrer sur un essentiel inconnu. Une formulation définitive qui me rappelle pourquoi, en ce 11 février, j’avais envie de disparaître : depuis lors, depuis ce moment, depuis ces années, j’avais finalement échouer à mettre le focus là où il le fallait. Et je le paye bien fort désormais.


Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.