ALBUM. Eco – Wolves

Deuxième album pour le producteur américain Marcelo Pacheco, alias Eco, qui illustre par l’exemple qu’une musique dancefloor n’est jamais tout à fait antagoniste avec une réflexion métaphysique.

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Il ne sera jamais assez répété le besoin nécessaire de s’intéresser, lors de l’analyse d’une carrière artistique, aux influences préliminaires : même refoulées, enfouies, explosées, elles conservent a minima une trace inconsciente dans l’oeuvre ainsi décortiquée.

Pas de rupture violente pour l’américain Marcelo Pacheco, plus connu sous le nom d’Eco. Son héritage musical est, pour parler vrai, l’un des meilleurs qu’il ait été offert sur la scène trance : si son maître inspirateur, et ce n’est guère original, est ni plus ni moins que l’Allemand Paul Van Dyk, avoir comme mentor le Martin Roth de sa période Vandit est autrement plus rare – et on ne peut plus bon signe.

DJ Eco, puisque le DJ ne s’affirmait encore qu’ainsi, se voit repéré par l’Allemand en 2006. Replaçons une once de contexte : à cette époque bénie de la scène électronique, où Dimitri Vegas & Like Mike n’existait pas et Armin van Buuren se respectait encore, l’écurie Vandit de Paul Van Dyk était encore à même de se battre avec les leaders d’alors, déjà néerlandais et américains. A cette époque, encore, Martin Roth continuait de pondre de la trance et parvenait sans difficulté à recueillir mon vote lorsqu’il fallait choisir ses cinq chouchous pour le classement DJ Mag – qui, à l’époque, avait encore du sens. A cette époque, donc, Martin Roth produisait « Shockwaves », « Off The World », remixait le regretté Tillmann Uhrmacher et découvrait le jeune Eco : son « Light At The End » avait toute sa place sur Lunatique, label de Roth à l’époque.

Le changement, dix années plus tard, est brutal : si la qualité des productions d’Eco ne s’est jamais vraiment départie, elle n’était toutefois que modestement remarquée avant le changement de décennie, époque où la majorité était qualité et non l’inverse. Il aura fallu que Martin Roth, en compagnie de ses comparses Blank & Jones, abandonne la trance pour l’electronica puis la house, essentiellement deep : il aura également fallu une bonne inspiration de l’écurie Armada pour sortir son premier album, « M(you)sic », en 2011, avant que ce même méga-label trouve brillante l’idée de devenir aussi pourri que Spinnin’.

Et c’est à partir de là qu’Eco, en réalité, est devenu remarquable car unique. Cet album, comme « Wolves », est sans réelle interruption sonore : cette « continuous music », pas celle d’un Lubomyr Melnyk, trouve ses racines électroniques dans « No Silence » d’ATB (2004). Hors champ de la scène dance, Pink Floyd devient une référence récurrente en la matière.

Mais il n’y a pas que ça : Eco, à force de maturité et d’une certaine exigence, est devenu plus intéressant par rapport à ses mélodies que ses basslines, état de fait on ne peut plus rare sur la scène trance – surtout celle d’aujourd’hui. Elles sont toujours ciselées, précises, réfléchies, ne se fadent pas dès la première écoute : souvent à la frontière de la mélancolie, elles progressent chanson après chanson, écoute après écoute.

Cet effort, prégnant et particulièrement maîtrisé dans « M(you)sic », n’est pas incompatible avec de grosses percussions : le dernier effort véritablement uplifting d’Eco, j’ai nommé « A Million Sounds A Thousand Smiles », est un modèle du genre rarement égalé depuis :

Mais l’inspiration ne se ramasse pas aussi facilement que des insultes suprémacistes sur des forums de sites d’information. Il a fallu construire l’après, s’éloigner un temps de la maison « A State of Trance », fournir moins de sons puis, comme beaucoup, se réfugier sur un label comme Black Hole Recordings pour ne pas commencer à pondre des bouses répétitives comme, malheureusement, le font un grand nombre de signatures récurrentes de ce label en perdition. Eco le dit lui-même à TranceAttack : à force, il aurait pu devenir un stakhanoviste de l’EDM ou de la psy-trance pompier, ce dernier style étant devenu suffisamment consternant pour que deux bolosses comme Carnage et Timmy Trumpet daignent s’y intéresser (le mot pompier est évidemment primordial). Il n’a, fort heureusement, pas succombé à cette dictature de la médiocrité quantitative.

« Wolves » est un album maîtrisé, définitivement. Au même niveau que « M(you)sic », légèrement moins rapide que ce digne prédécesseur, ce second album d’Eco s’est voulu travail d’orfèvre : il n’est pas exempt de reproches, de pistes faiblardes et d’accords mélodiques parfois dissonants. Il n’en reste pas moins une évidence : prendre le temps de bien faire les choses est, pour l’auditeur lambda que je suis, avec – certes – ma locomotive de références trance, tout aussi bien un plaisir auditif qu’une marque de respect bipédique. Les mélodies présentes sur « Wolves » ne sont jamais faciles, encore moins mauvaises : elles oscillent entre le « bien trouvé » et le « mon Dieu c’est grandiose », tout en s’enchaînant dans une logique récitative, voire méditative, qu’Eco parvient à instiller dans l’esprit de son auditeur.

Il est, sans surprise, beaucoup question d’isolement et de solitude dans « Wolves ». Les mots ne sont pas toujours nécessaires pour l’expliquer : une nostalgie planante surplombe l’ensemble, indescriptible et impresceptible, naturellement imbibée dans chaque progression mélodique que compose cet album. Si cet album est estampillé « progressive trance », il est miraculeusement plus trance que progressive, sans pour autant accélérer les BPM – le « Trust In The Wind » avec le slovaque Driftmoon ne dépasse pas les 134 bpm.

Tout compte fait, Eco aura choisi le bon moment pour se mettre en retrait, temporaire, d’une scène ayant un temps perdu son âme : accompagné d’une armée d’étendards qualitatifs que sont aujourd’hui Solarstone, The Thrillseekers, Alex M.O.R.P.H., Will Atkinson ainsi que le volet non chiant de l’emotional trance (illitheas, Ahmed Romel, TrancEye, à nouveau Wavetraxx, fut un temps Soundlift…), il pourrait être parmi les précurseurs d’une revanche tant attendue : celle de la qualité sur la médiocrité. Une initiative qui aurait tout mérite d’être imitée dans des sphères non-musicales.

Tracklisting:

  1. Darkness In The Light 6:13
  2. The Rain (feat. Ariah Noetzel) 4:58
  3. Trust In The Wind (feat. Driftmoon) 5:27
  4. Dogs 5:15
  5. River Song 6:00
  6. Soar 6:01
  7. Slow Rising Sun (feat. Gordana Marković) 4:32
  8. Cloud (Part 1) (feat. Chris Severe) 4:51
  9. Cloud (Part 2) (feat. Chris Severe) 5:19
  10. If I Survive (I’ll Worship The Moon) 8:24
  11. No Ceilings 3:28
  12. It’ll All Make Sense One Day 4:58
  13. Wolves 6:53
  14. Running (feat. Jennifer Rene) 4:45
  15. The Lonely Soldier 5:36

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.