ALBUM. Colin Stetson – Sorrow: A Reimagining of Górecki’s 3rd Symphony

Le saxophoniste américain Colin Stetson s’attaque à redéfinir, dans une singulière démonstration, la célèbre 3e symphonie d’Henryk Górecki. Un exercice de haute voltige qui, effectivement, frôle le perpétuel vertige.

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Il paraissait déjà inattendu, au début des années 90, de voir la sombre troisième symphonie du compositeur polonais Henryk Górecki accéder à un succès public : composée en 1977, elle devint l’une des pièces de musique classique les plus vendues du 20e siècle quinze années plus tard, à l’occasion d’une opportune republication chez Nonesuch.

Au-delà du message explicite de chacun des trois mouvements de cette symphonie n°3, respectivement l’amour de la Vierge Marie pour son fils, une prière à la Vierge inscrite sur un mur d’une prison de la Gestapo à Zakopane (Pologne) et le deuil d’une mère pour son fils, la tragédie lancinante de cette bouleversante contemplation a pour thème central l’isolement, la séparation inéluctable de chacun vis-à-vis de tout autre, jusqu’au plus précieux, jusqu’à la séparation de son propre soi.

Voir par conséquent le saxophoniste californien Colin Stetson se lancer dans une reconstruction de cette oeuvre majeure a ainsi, de prime abord, un inquiétant quelque chose de saugrenu. Jusqu’à présent, traînaient en effet dans la discographie dudit saxophoniste des signatures aussi respectables qu’Arcade Fire, Sarah Neufeld ou encore Tom Waits. Le rapport avec Henryk Górecki paraît, ainsi, fort ténu : la justification de Colin Stetson n’est, presque sans surprise, que le résultat d’une obsession :

I got Górecki’s work into my head back in the 1990s when I heard it for the first time. I’m a bit of a ‘repeater’ – when I hear rare things that are special enough to warrant it, I replay them constantly until I’ve absorbed them fully.

Que les choses soient rapidement éclaircies : parmi les tentatives, plus ou moins adroites, d’aborder des monuments historiques de la musique classique sous un réverbère contemporain, cette réinstrumentation de la 3e symphonie d’Henryk Górecki est une exquise réussite. Le but de Colin Stetson n’est heureusement pas contenu dans une bêtifiante intention de déconstruction nihiliste : à l’orchestration originale du compositeur polonais disparu en 2010, est surtout caressée la structure plus que fondamentalement modifiée – ce qui, à la connaissance de la substance initiale, aurait tenu du massacre en bonne et due forme.

Les ajouts sont parcimonieux et finement choisis : le premier mouvement, massif et plaintif (près d’une demi-heure), s’amplifie plutôt que se prolonge, s’approche de William Orbit plus que de John Tavener, tout en conservant intacte l’intention de départ. Principale évolution : l’ajout de percussions (signées Greg Fox) rythmant la progression dans le tragique, équilibrant la bouleversante prestation soprano de Megan Stetson, la propre soeur de Colin.

Si les deux mouvements suivants, moins amples, laissent moins de place à la fantaisie dramatique de cet ensemble (une douzaine de musiciens, dont deux guitaristes et la violoniste Sarah Neufeld), ils jonglent également fort correctement sur la fine ligne de démarcation entre la perfection équilibrée et le pathos déséquilibré, que Górecki parvenait miraculeusement à garder intacte. Le tout, pas si paradoxalement que ça, s’approcherait presque de Sigur Rós ou encore Explosions in the Sky, post-rock volontiers stratosphérique, coincé entre une réalité concrète et une ambition surnaturelle. L’exercice était difficile, la structuration bancale de cette symphonie complexifiant encore la mission, mais la sincérité de l’entreprise de Colin Stetson est telle, réflexion d’une émotion violente et restée intacte avec les années, qu’il parvient à ne pas dénaturer ce morceau de patrimoine musical, cette bravoure réduite à l’état de périssables partitions. Elle mérite, par conséquent, d’être saluée.

« Sorrow: A Reimagining of Górecki’s 3rd Symphony » par Colin Stetson est disponible depuis le 8 avril : >ORDER LINK<.

Contributors:
Colin Stetson: Alto, Tenor, Bass Saxophones; Contrabass Clarinet; Lyricon
Dan Bennett: Tenor, Baritone Saxophones; Clarinet
Greg Fox: Drums
Grey Mcmurray: Guitar
Gyda Valtysdottir: Cello
Justin Walter: Keyboards, EVI
Matt Bauder: Tenor, Baritone Saxophones; Clarinet
Megan Stetson: Voice
Rebecca Foon: Cello
Ryan Ferreira: Guitar
Sarah Neufeld: Violin
Shahzad Ismaily: Synth

Tracklisting:

  1. Lento — Sostenuto Tranquillo Ma Cantabile 28:25
  2. Lento E Largo — Tranquillissimo 10:13
  3. Lento — Cantabile-Semplice 13:45

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.