ALBUM. Jean-Michel Jarre – Electronica vol. 1: The Time Machine

Nouvelle ligne dans la pléthorique discographie de Jean-Michel Jarre… tout du moins, pléthorique durant le 20e siècle. Sa contribution au 21e, elle, risque d’être limitée dans le temps.

gwendalperrin.net jean-michel jarre electronica 1

Il est tout aussi facile de trouver Jean-Michel Jarre passionnant lorsqu’il évoque ses primo-aventures avec Pierre Schaeffer, avant-gardiste lors de la sortie de son « Oxygène », exaspérant lorsque les publications people s’intéressent plus à lui que les webzines musicaux, insupportable lorsqu’il se place en centre du monde version « made in France » de la musique électronique. « Electronica vol. 1: The Time Machine », au fond, est la fusion de tous ces sentiments.

Une grande immodestie, pour débuter. Jean-Michel Jarre s’entoure, pour cet album de collaborations, de tout ceux qui représentent supposément le paysage électronique/dance actuel : cette façon de se placer au centre du jeu, à la recherche d’adoubements, de reconnaissance de l’âge (67 ans tout de même), si ce n’est du ventre, a quelque chose de naturellement horripilant.

Jean-Michel Jarre, pour autant, a essayé de positionner différemment ce récent travail, imaginé en 2011 après une rencontre avec David Lynch, durant le marathon médiatique de passage : serait-il ainsi devenu une sorte de « Grand Sage », marabout et gourou intouchable, ne faisant en réalité pas vraiment son âge « canonique » en comparaison des (calamiteux) rois de l’EDM actuelle, DVLM, Garrix et autres Hardwell de passage ?

« Electronica vol. 1: The Time Machine », donc, est une fusion de tous ces sentiments et, malgré ce ressenti préalable négatif et quelque peu mégalomaniaque (sans oublier, en y regardant de plus près, les contradictions émaillant ses discours), constitue une entreprise intéressante sur le papier. Le ressenti général, global, terminal, toutefois, sera plutôt négatif – et pas forcément d’un point de vue musical.

Cet album est en effet une incompréhension perpétuelle : là où, dans un album de collaborations, l’auditeur peut logiquement s’attendre à ce que les styles des collaborateurs fusionnent, se malaxent dans une alchimie peu évidente mais qui, potentiellement, peut devenir explosive, il sera ici soumis à une playlist moëlleuse, sans âme et, surtout, sans véritable trace du génie passé (et visiblement perdu) de Jarre.

Cette fusion, en réalité, ne se fait que sur un nombre limité de titres – et a d’ailleurs plutôt tendance à enlaidir, voire à ringardiser, le résultat de la collaboration alors réalisée. Gesaffelstein paraît en effet bien bloqué dans le costume difforme de « Conquistador », le « If… ! » avec Little Boots est d’un ennui à peu près total, sans oublier le plus que dispensable « Watching You » avec 3D de Massive Attack.

Mais, surtout, le regretté Edgar Froese de Tangerine Dream semble s’ennuyer sur « Zero Gravity » (honnêtement remixé par Above & Beyond), sacrilège historiquement condamnable vis-à-vis du récent disparu, vis-à-vis de celui qui, dans l’histoire de la musique électronique, a probablement joué un rôle de pionnier plus important encore que Jean-Michel Jarre. Qu’évoquera, que gardera l’Histoire avec un grand H dans les prochaines décennies, si notre planète existe encore : qui de Jarre, Froese, Kraftwerk ou, me concernant plus spécifiquement, Karlheinz Stockhausen et Klaus Schulze, aura eu une influence définitive sur l’avenir de cet ensemble de sonorités ?

Cruellement, les meilleures pistes d’ « Electronica vol. 1 » sont celles sur lesquelles… la fusion stylistique n’a pas véritablement eu lieu : « Glory » avec M83 ressemble à un titre de M83, « Suns Have Gone » avec Moby ressemble à un titre de Moby. Plus cruellement encore, là où l’impact de Jarre est considéré comme particulièrement prégnant (j’ai nommé la trance, point sur lequel j’oppose plus régulièrement Schulze voire Froese et Van Dyk), le « Stardust » réalisé avec Armin Van Buuren ressemble… à du Armin Van Buuren (dans un bon jour, loin de ses récentes soupes EDM pimpon).

Et, quitte à produire une oeuvre désacralisée dans un contexte pourtant idéal, comme son concert du millénaire devant les pyramides de Gizeh…

… il aurait pu collaborer avec deux des derniers résistants de la trance uplifting, j’ai nommé les Egyptiens Aly & Fila, qui ont investi le même lieu en septembre dernier avec des moyens nettement plus limités – mais une émotion nettement plus marquante.

« Electronica vol. 1: The Time Machine » de Jean-Michel Jarre est disponible chez Columbia depuis le 16 octobre dernier. (Le second volume est de son côté annoncé pour le printemps 2016) 10/20.

Tracklisting:

  1. « The Time Machine » (with Boys Noize) 3:54
  2. « Glory » (with M83) 4:12
  3. « Close Your Eyes » (with Air) 6:15
  4. « Automatic. Pt. 1 » (with Vince Clarke) 3:06
  5. « Automatic. Pt. 2 » (with Vince Clarke) 3:03
  6. « If..! » (with Little Boots) 3:13
  7. « Immortals » (with Fuck Buttons) 4:24
  8. « Suns Have Gone » (with Moby) 5:55
  9. « Conquistador » (with Gesaffelstein) 3:09
  10. « Travelator (Part 2) » (with Pete Townshend) 3:10
  11. « Zero Gravity » (with Tangerine Dream) 7:12
  12. « Rely on Me » (with Laurie Anderson) 2:54
  13. « Stardust » (with Armin van Buuren) 4:37
  14. « Watching You » (with 3D of Massive Attack) 4:09
  15. « A Question of Blood » (with John Carpenter) 2:58
  16. « The Train & The River » (with Lang Lang) 7:13

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.