80 ans au compteur : rétrospective Arvo Pärt

Célébrons les huit décades du plus célèbre compositeur estonien (et dernier repère d’une époque esthétique révolue ?) en dix moments forts de la discographie d’Arvo Pärt – et, promis, il n’y aura pas que du tintinnabuli.

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Il est désormais le dernier des géants. Boulez, Stockhausen, Messiaen, Dutilleux, Rodrigo, Xenakis, Horner, Menotti, Ligeti, Barber : autant de noms qui auront marqué la musique classique du 20e siècle, qui n’auront (pour certains) qu’entrevu le 21e, manquant sa démocratisation technologique et sa reprise en main stylistique par une nouvelle génération élevée aux sonorités électroniques. Arvo Pärt a, par conséquent, les allures d’un ultime repère historique, d’une référence citée jusqu’à épuisement, d’un totem inviolable, quand on ne pense pas à Krzysztof Penderecki, Steve Reich ou Philip Glass.

Huit décades le séparent désormais de sa naissance dans le nord de l’Estonie, élevé aux sonorités pianistiques extrêmes et petit à petit capturé par leur aspect symphonique. Huit décennies qui auront vu Arvo Pärt évoluer à son gré, au gré des contextes historiques parfois, à ses débuts imbibé dans un néo-classique imbibé de Rachmaninov et Chostakovich, rapidement rattrapé par la musique sérielle avant de creuser son propre sillon connu sous le nom de tintinnabuli.

Certes profondément influencé par la mysticité orthodoxe, la musique d’Arvo Pärt, vocale ou instrumentale, reste quelque peu éloignée de celle d’un John Tavener ou d’un Henryk Gorecki, compositeurs émérites s’il en est auxquels l’Estonien est souvent comparé. Voici une petite rétrospective histoire, sait-on jamais, de faire plonger dans les abîmes de la spiritualité choisie les lecteurs et auditeurs qui n’y auraient pas encore succombé.

Composer Arvo Pärt

1. Symphonie n°1 (1963)

1963 est l’année communément utilisée pour situer le début de carrière d’Arvo Pärt, même si sa (courte) période néo-classique se situe en réalité en-deça (ses premières oeuvres datent de 1956). Diplômé du conservatoire de Tallinn en cette année, il embrasse pleinement la musique dite sérielle, particulièrement mal considérée en cette décennie et en ce contexte soviétique : bourgeoise et d’inspiration religieuse, ses premières créations d’envergure ne remportent qu’une exposition modérée.

2. Credo (1968)

1968 est la seconde année marquante du début de carrière d’Arvo Pärt, correspondant à celle qui aurait pu être sa dernière : tournant en rond autour du concept de musique sérielle, ses créations sont par la même la proie à une censure communiste toujours plus forte. L’apothéose est probablement atteinte avec « Credo », qui clôturera ce premier cycle avant une décennie de silence à peine interrompue par quelques expérimentations.

3. Symphonie n°3 (1971)

Cette décennie silencieuse est consacrée par Arvo Pärt à l’étude de la musique médiévale occidentale et du chant grégorien, qui construiront par la suite les fondements théoriques de son style tintinnabuli encore en formation. La « Symphonie n°3 » est la principale illustration de cette période transitoire.

4. Für Alina (1976)

La première manifestation (et quelle manifestation !) de cette période tintinnabuli sort de terre en 1976 avec « Für Alina », devenu un des standards indémodables du genre et de la discographie d’Arvo Pärt. La composition, volontairement minimaliste, s’articule autour d’accords parfaits et de constructions rythmiques binaires, voire simplistes, qui augureront des oeuvres à venir.

5. Fratres (1977)

L’année 1977 est sans conteste la plus prolifique de l’ahurissante discographie d’Arvo Pärt : ici est mis l’accent sur « Fratres », prolongation à peine maximisée de « Für Alina ». Cette année verra également l’émergence des indispensables « Arbos », « Tabula Rasa », « Cantus in memoriam Benjamin Britten » et autres « Summa », illustrations de l’explosion créatrice du style tintinnabuli.

6. Spiegel im Spiegel (1978)

Après cette folle année 1977, la suivante sera orientée autour du douceret « Spiegel im Spiegel », création pour piano et violon qui sera – comme beaucoup d’autres – abondamment utilisée au cinéma. Cette parcelle d’optimisme délicat contraste avec la difficulté croissante de la cohabitation entre Pärt et son pays d’origine, l’Estonie étant alors partie intégrante de l’URSS : Arvo Pärt part d’ailleurs pour Vienne en 1980 et obtient la nationalité autrichienne.

7. Stabat Mater (1985)

Difficile, dans la discographie pärtienne des années 80, de passer outre le « Stabat Mater » de 1985, composition voix/cordes longue de près de 25 minutes. On restera sur la version originale de l’oeuvre, interprétée par The Hilliard Ensemble, plutôt que sur la réécriture de 2008.

8. Magnificat (1989)

De durée accessible (tout de même 7 minutes dans une interprétation normalisée), le « Magnificat » d’Arvo Pärt est l’une des oeuvres purement chorales les plus jouées et utilisées au cinéma. Il est également l’une de mes oeuvres chorales contemporaines préférées, quasiment au même titre que le « Funeral Ikos » de John Tavener.

9. Kanon Pokajanen (1997)

Oeuvre de commande pour le 750e anniversaire de la cathédrale de Cologne, ce massif « Kanon Pokajanen » en 11 mouvements est le temps fort de la discographie pärtienne de cette fin de siècle, peu de temps avant son « Orient and Occident » et son « Lamentate ». Mention spéciale ici posée sur l’étourdissante « Ode VII » – 8e piste de l’ensemble.

10. Lamentate (2002)

Composée en 2002 et interprétée l’année suivante par Hélène Grimaud et le London Sinfonietta, ce diptyque piano/orchestre s’imprègne du « Marsyas » d’Anish Kapoor, inspiration originale de ces trois quarts d’heure de majesté, pour ensuite élargir l’horizon esthétique de cette oeuvre au-delà de nos perceptions jusqu’alors connues.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.