ALBUM. Rachel Grimes – The Clearing

Troisième album solo pour la fondatrice du groupe Rachel’s, dont le premier EP est sorti il y a désormais 20 ans. Le cadeau de Rachel Grimes pour fêter cette échéance ? Une fulgurante éclosion de beauté entre Chopin, The Cinematic Orchestra et Debussy.

gwendalperrin.net rachel grimes the clearing

Il y a de cela deux décennies, en plein milieu du Kentucky, se déroulait inconsciemment l’une des rencontres les plus importantes de la scène (néo-) classique pour les, au moins, vingt prochaines années. Il y a de cela (plus de deux décennies) (1991 pour être précis) naissait Rachel’s, formation originellement composée de Jason Roble, dans les faubourgs de Louisville, fut un temps empire du rock hardcore (Roble en est originaire via son groupe Rodan). Se sont rapidement joint Rachel Grimes, donc, ainsi que le violoniste Christian Frederickson.

Les Rachel’s se sont progressivement élargis, entourés, jusqu’à devenir non plus deux mais six, jusqu’à devenir sans réel effort de communication le groupe de référence entre fusion-rock et modern classical, le résultat d’une discographie compacte mais impeccable dans l’entre-deux-siècles. Jusqu’à sortir de premières preuves de vie et de talent, il y a donc de cela deux décennies.

Entre le LP « Handwriting » et l’EP « Music For Egon Schiele » (1995/1996) et « Systems/Layers » (2003), Rachel’s aura fait les beaux jours des Quarterstick Records, les beaux jours de nos oreilles également, désormais quasiment abandonnées par les Américains. Depuis le discret « Technology Is Killing Music » daté de 2005, peut-on en effet noter l’unique existence de l’autoproduit « A Warm Body », cadavre de 3’38 » laissé à l’abandon puis ressuscité en 2013 sans crier gare, cadavre offert à nos oreilles endolories par le tragique décès du dit Noble en 2012.

Heureusement qu’entretemps, Rachel Grimes avait eu l’excellente idée d’entreprendre une carrière solo. « The Clearing » est son troisième album intuitu personae, après « Book of Leaves » en 2009 et « Compound Leaves » en 2013 – peut-on également ajouter l’EP « Marlon County 1938 » autoproduit en 2011. Insultera-t-on son passé et son héritage en admettant violemment qu’elle offre ici sa composition la plus sombre, par conséquent la plus sublime, égarée entre une clairière maudite et un ciel menaçant ?

« The Clearing » est une composition d’une pureté rarement égalée en ce drôle de siècle, pas si éloignée des récents travaux de Balmorhea. Douloureuse création solitaire, elle est la première réelle sortie « solo » de Grimes depuis 2009, ayant entretemps collaboré avec de nombreuses formations (citons ici le Portland Cello Project déjà évoqué à maintes reprises dans ces colonnes).

Mais Rachel Grimes, même si elle peut enfin faire profiter notre planète de toute la puissance de son instrument bicolore, n’est jamais tout à fait seule. Les Rachel’s survivants sont toujours là, plus ou moins discrètement, en intégralité sur le diptyque « Transverse Plane Vertical » / « Transverse Plane Horizontal ». Loscil est également présent via Scott Morgan, pièce fondatrice et créatrice de la quasi-intégralité de cet ouvrage. Et quand il n’est plus question d’évoquer des hypothèses vivantes, en dehors de Scott Noble donc, peut-on retrouver des influences à la fois debussiennes, chopiniennes voire satiennes, lorsque les adjectifs n’ont guère plus de sens, lorsque la recherche esthétique ne s’entoure et ne s’accapare naturellement que du meilleur existant, dans les souvenirs de l’instant ou les nostalgies des écoutes infantiles.

Que le contexte et la conclusion soient ici clairement posées : autant le flamboyant minimaliste que fut Frédéric Chopin, autant les regrettés esthètes que furent Erik Satie et Claude Debussy, peuvent ici être fiers des « empreints » ici réalisés. Autant Scott Noble peut, du refuge où il nous attend dans quelques minutes ou décennies, buvant un gin bien serré et délicat avec les trois premiers génies sus-nommés, observer avec fierté les conséquences de son précédent ouvrage. Autant, à notre humble niveau, pouvons-nous reconnaître dans le style de Grimes l’aptitude à l’émotion jamais gratuite, chaque note, chaque pression de touche, étant aussi significative que dans un Prélude chopinien.

Pourquoi se contenter du médiocre, du mauvais, du moyen ou du banal, quand le sublime n’attend que notre attention pour être sauvé de la prison dans laquelle notre époque l’a enfermé ?

Tracklisting:

  1. The Air
  2. The Clearing
  3. The Air Of Place
  4. The Herald
  5. The Air In Time
  6. In The Vapor With The Air Underneath
  7. Transverse Plane Vertical
  8. Transverse Plane Horizontal
  9. The Air, Her Heart
  10. Further Foundation
  11. The Air At Night

« The Clearing » de Rachel Grimes est disponible depuis le 25 mai sur Temporary Residence : >>ORDER LINK<<. 18/20.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.