ALBUM. A Winged Victory For A Sullen – Atomos

Voici venu « Atomos ». Le second album d’A Winged Victory For The Sullen, le duo composé par Adam Wiltzie et Dustin O’Halloran, succède à un premier effort éponyme aux frontières du grandiose. Pourquoi, par conséquent, changer une formule qui fonctionne ?

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« La beauté des choses existe dans l’esprit de celui qui les contemple ». Rien ne saurait mieux résumer l’intérêt de la contemplation, de la conquête du temps pour soi plutôt que pour le monde, que cette maxime de David Hume. Rien ne saurait mieux résumer en une dizaine de mots pourquoi l’album dont il sera ici question est d’intérêt public.

Adam Birenbaum Wiltzie et Dustin O’Halloran nous avaient laissé hagards, sur le bord de nos autoroutes musicales personnelles, avec un premier album commun aux allures d’éternité : l’éponyme « A Winged Victory For The Sullen », exercice de style trop court mais suffisamment concentré en moments d’émotion brute pour imprégner de manière durable les consciences. Les quelques morceaux inédits joués par les deux comparses en live (« Ti Prego Memory Man », « Jesus’ Blood Has Never Failed Me Yet »…) laissaient augurer de nouveaux développements pour ce duo dans la droite tradition des Stars of the Lid – créés d’ailleurs par Adam Wiltzie – sans que rien, pourtant, ne filtre véritablement pendant de longs mois.

« Atomos », leur second album constituant le sujet principal de cet article, est un travail de commande. Dit ainsi, la façade paraît effrayante : réaliser une commande pour l’impressionnant chorégraphe Wayne McGregor ressemble, toutefois, bien plus à un accomplissement qu’à un sacrilège. L’inquiétude de première vue est d’ailleurs très rapidement estompée – je reviendrai dessus – par l’une des plus impressionnantes introductions d’album du 21e siècle. Pas moins.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : « Atomos » est une création accessible, même pour celles et ceux qui n’ont jamais véritablement pigé ce qui se cachait derrière l’étiquette « néo-classique » si souvent rabâchée ici ou ici ou bien même ici, voire ailleurs. L’ensemble, d’ailleurs, n’hésite pas à fouiner très directement du côté du soundscape ou de l’ambient, histoire que tous les amoureux de l’abandon – potentiellement temporaire – de soi puissent s’y retrouver.

« Atomos » se divise en trois principales phases : la première partie, débutée pour le multi-phasé « Atomos I », est la plus aventureuse. Que ce soit la tragédie contenue dans « II » ou la délicatesse réenchantée qui plane sur « III », Wiltzie et O’Halloran livrent dès la mise en bouche un récital de ce qu’ils savent faire de mieux : une construction musicale en slow-motion aux avants-goûts de paradis, tantôt enchanteur tantôt désenchanté, aux allures perpétuelles d’éternité.

D’ailleurs : comment oublier l’introduction de cet « Atomos » ? « I » est, en toute modestie et simplicité, l’une des plus merveilleuses constructions musicales que le monde ait jusque là été capable d’engendrer. L’avalanche discrète de cordes, introduite par un volet électronique aux allures de porte d’entrée vers le paradis, laisse place à un piano venu de nulle part aux alentours de 5’35 » mais rappelant aux heureux habitués « We Played Some Open Chords and Rejoiced, For the Earth Had Circled the Sun Yet Another Year », l’introduction – déjà ! – du premier effort éponyme d’A Winged Victory For The Sullen. Le tout, déjà, vous laisse à genoux, mais ne vous inquiétez pas : ce n’est ici que pure normalité devant tant de beauté non surannée, d’un esthétisme non forcé que bien des esprits croient irrattrapable : il n’en est pourtant rien.

Le second tiers se veut plus axé ambient que néo-classique, branché sur des échos électroniques comme dans « V » ou sur des sonorités plus organiques sur « VI » et « VIII ». Les ombres d’Eluvium, de Johann Johannsson voire de Sigur Ros ne sont pas éloignées de cette séquence, flottant comme autant de repères rassurants pour les familiers du genre, inquiétant ceux qui n’ont jamais pu s’accrocher à ces bouées de sauvetage musicales. La mélancolie du premier tiers est ici moins vivace, laissant place à une contemplation quasi-positive de notre univers, accroché à ces maudites bouffées d’optimisme qui nous inondent parfois.

La dernière partie, de « IX » à « XII », est paradoxalement la moins forte de l’ensemble, comme si l’apothéose tant attendue devait être réservée à la suite d’un voyage indéterminé. Cette séquence baroque, un tantinet plus électronique que l’ensemble jusqu’ici présenté, pourrait paraître quelque peu frustrante tant la majesté jusqu’ici dévoilée est, dans ce dernier tiers, noyée sous une pluie d’effets (les chuchotements de « X ») d’une utilité contestable. C’est en essayant de se rapprocher des âmes humaines par certaines mélodies un peu plus faciles, des enchaînements moins risqués, qu’O’Halloran et Wiltzie semblent vouloir réduire malencontreusement la distance entre nos âmes et la beauté, cette même distance hostile d’apparence mais qu’ils ont jusqu’à présent majestueusement réussi à la rendre, au fond, accessible. Et, donc, franchissable.

Même « XI », avec ses penchants organiques quelque peu datés, paraît être à côté du sujet dévoilé par les deux premiers tiers, mais tout ceci permet de se rappeler à juste mesure – tout comme la légère coda « XII », version revisitée de l’introductif « I » – qu’un « ratage » de ce duo équivaut à une révélation d’humanité potentielle pour des milliards de sujets. Ces humains-là peuvent ainsi, parfois, s’abaisser au niveau de la Terre plutôt que d’explorer ce qui la surplombe dans un léger moment de contemplation passive…

Ne pas voir toutefois dans cette – petite – complainte une justification à la courte durée de leur premier effort commun : les sept premières pistes d’ « Atomos » ont déjà montré, à des degrés divers, que donner un peu plus d’air aux génies conjugués de O’Halloran et Wiltzie ne pouvait être que bénéfique. Pour eux, pour nous et pour le monde, voire pour tous ceux qui veulent replacer ce dernier sur des rails plus glorieux.

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Le contemplatif s’égarera sans la moindre résistance vers cet antre de magie douce, alternant entre l’obscurité la plus totale et la quête de la lumière la plus brillante : il obtiendra ici les deux, heureux de sa quête alors récompensée. Il s’égarera comme il en a l’habitude, dans des contrées indélicates sans la moindre appréhension, sur des terres inconnues qui lui paraîtront pourtant familières, sur des terrains retenus au millimètre près jusqu’à l’ennui. Il se parera d’une blancheur immaculée lorsque le contexte ne l’exigera pas, d’une cape sombre comme le charbon lorsque le contraire lui sera demandé. Il sera heureux d’être dans le sens opposé du monde, de résister à la submersion du temps qui s’efface toujours plus vite, de se laisser aller au questionnement perpétuel sur soi et sur le dehors, jusqu’à plus soif, jusqu’à mourir assoiffé de beauté.

Et de, finalement, donner raison à Henri Michaux : « Si un contemplatif se jette à l’eau, il n’essaiera pas de nager, il essaiera d’abord de comprendre l’eau. Et il se noiera ».

Tracklisting:

  1. Atomos I
  2. Atomos II
  3. Atomos III
  4. Atomos V (oui, un jour, nous saurons pourquoi l’Atomos IV n’existe pas. Ou pas)
  5. Atomos VI
  6. Atomos VII
  7. Atomos VIII
  8. Atomos IX
  9. Atomos X
  10. Atomos XI
  11. Atomos XII

« Atomos » d’A Winged Victory For The Sullen sort le 6 octobre prochain chez Erased Tapes (Kranky pour les Etats-Unis). 18/20.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.