[ALBUM] Nils Frahm – Spaces

Quiconque n’a pas connu l’expérience d’un concert de Nils Frahm en face de soi possède désormais, avec « Spaces », un palliatif d’excellente facture. Ce qui ne vous empêchera pas d’absoudre le plus vite possible vos pêchés en vérifiant ses prochaines dates de concert près de chez vous. gwendalperrin.net nils frahm spaces cover

Ma première fois, c’était en 2011. A double titre : j’avais, jusqu’à présent, toujours réussi à faire n’importe quoi avec mon agenda pour rater de manière systématique les rares passages de Nils Frahm dans l’Hexagone. Ce n’est que peu dire que ma frustration avait été rassasiée lorsque, délice suprême, le compositeur allemand était parti taper du piano là où votre serviteur avait ouvert les yeux pour la première fois, à Saint-Malo (les lecteurs qui se demanderont – « Ah, tu es breton en fait ? » sans lire l’URL de ce site seront fouettés à coups de lacet), lors de la traditionnelle Route du Rock (je mets un lien discrétos là pour revivre ce moment). Impossible de me déplacer en Bretagne à l’époque mais, fort heureusement, ARTE Live Web avait une fois de plus prouvé son utilité manifeste et permis la diffusion de la performance live from the Chapelle Saint Sauveur (ceci étant le replay a disparu, coucou ARTE, tu as un lien moins « sauvage » pour rattraper ? Tu sais que Nils Frahm est à la fois d’utilité publique ET remboursé par la Sécu ?). Un peu plus tard, je traînais à Montreuil pour les Instants Chavirés, magnifique démonstration d’intimisme puisqu’en tout et pour tout, nous n’étions pas plus d’une quinzaine dans la microscopique salle. J’avais même quémandé une interview au passage, obtenu une de manière tranquilou par Nils et l’équipe d’Erased Tapes, tout en sérénité et en bocks de bière.

On se rappelle toujours de notre première fois dans bien des détails qui, a posteriori, nous paraissent inutiles, encombrent les esprits, ravivent des souvenirs dispensables. Celle avec Nils – et encore, je vous ai sorti la version super élaguée dans le premier paragraphe, histoire que ce papier fasse moins de 25 000 signes (quoique) – fait typiquement partie de ce type d’expériences qui, pourtant, n’a pas l’air si formidable que cela au premier abord. Ce n’est pas la lutte pour avoir une place à ses concerts – enfin, ce n’était pas, je commence à avoir des témoignages qui montrent que des Français, ouais, des Français, s’intéressent EN NOMBRE à lui et galèrent pour se placer pour ses prestations -, ce n’est pas le genre de mec prise de tête et caprice des dieux qui sent mauvais à annuler un concert à la dernière minute (dites coucou, les fans de Phoenix), ce n’est pas en allant à un de ses concerts qu’on va se retrouver en une du site de MTV pendant trois semaines. Pourtant, c’est une première fois qui, mine de rien, compte. Et marque.

Lorsque vous débarquez dans l’univers d’un de ses concerts, prévenu par que dalle (même pas par moi !) de ce qui va se passer sous vos yeux, vos oreilles encore vierges, vos esprits encore non marqués par les douze bons milliers d’articles que j’ai pondu sur lui (non, je n’exagère pas, non, à peine, si, mais ta gueule j’écris ce que je veux), vous ne savez pas, par conséquent, que vous allez directement vous prendre en faciale l’enchaînement « Said & Done / Went Missing » et que, déjà, vous ne pourrez plus jamais vous en remettre. S’il y a bien une chose qui unit les quelques pelés – dont je fais modestement partie – qui ont parlé des concerts de Nils depuis quelque temps désormais, et qui les a marqués, c’est bien cette succession, d’une durée généralement comprise autour des douze minutes, que la Blogothèque s’est évidemment entichée à filmer avec une délectation évidente, que des Dijonnais ont immortalisé et glosé à juste titre dessus encore et encore, que votre serviteur a écouté des centaines de fois sans pouvoir jamais s’en lasser. Cette symbiose émotionnelle, habituel point de départ d’une prestation live de Nils Frahm, n’est pourtant pas celle qui introduit « Spaces », débuté à la place par l’introduction « An Aborted Beginning » puis l’inédit « Says », sorti il y a quelques semaines et qui a enflammé toutes les sphères de l’Internet qui n’ont pas oublié leur bon goût sur l’autel des livetweets des émissions de danse de TF1.

« Says » permet à l’auditeur perdu dans ces paragraphes noueux et d’apparence désarticulée (mais pas tant que ça, pourtant…) d’écouter une parcelle pas si connue que ça du compositeur : si vous vous arrêtez à ses compositions studio, d’une vous n’auriez jamais pleuré sur « Said & Done » (qui se limite à trois minutes sur « The Bells »), de deux vous n’avez probablement pas imaginé à quel point la musique de Nils Frahm avait des aspects particulièrement électroniques. L’introduction de « Says », dans la discographie non-live du bonhomme, ne fait guère penser qu’au magistral « B1 » sur l’EP commun entre Nils et son habituel comparse Olafur Arnalds, le fameux « Stare EP ». Vous remarquez que je vous en parlais déjà, oui, vous, découvreur de ce site et de mon interminable plume. Tout en progression de nappes électroniques entourant une mélodie répétitive post-Reichienne, semblable à un écho dans l’horizon avant un orage, « Says » permet de conditionner l’auditeur à, enfin, l’explosion « Said & Done / Went Missing ».

Le plus dur, en fait, reste à venir pour Nils. Comment, avec « Spaces », peut-il à la fois captiver les néophytes à sa musique (et qui se prennent la baffe de leur vie avec l’enchaînement précédent) et les vieux de la vieille, genre un peu moi, devenus aigris avec le temps, qui connaissent cet enchaînement sur le bout des doigts et des doigtés, et qu’il faut pourtant maintenir éveillés le temps d’un album ? En tentant, une nouvelle fois, plusieurs nouvelles fois même, des combinaisons inédites. Nous avons parlé un peu plus tôt de la séquence « Toilet Brushes / More », balancé en cadeau – ou en faciale, on peut ressortir cette analogie un peu limite – il y a quelques jours par Erased Tapes pour fêter la délivrance du divin enfant. Elle fait partie de la longue séquence de fin d’album avec le mini-EP « For/Peter », le tout joué d’une traite sur près de 17 (!) minutes. Entre les deux, Nils balance une version prolongée de « Familiar » (présent originellement sur « Felt »), le « Hammers » que nous dégustions également il y a quelque temps et, entre deux, une intéressante improvisation joliment nommée « Improvisation For Coughs And A Cell Phone » – tout un programme.

La conclusion de « Spaces » se construit en trois temps irréguliers. Ressortir « Over There, It’s Raining » est une petite dédicace à celles et ceux qui, une nouvelle fois, étaient déjà là pour écouter en boucle encore et encore le formatif « The Bells ». L’assimiler, ensuite, à l’enchaînement (douze minutes dans le pif, mieux qu’un rail de coke) « Unter – Tristana – Ambre » peut paraître moins spectaculaire que, justement, le précédent « Toilet Brushes / More » mais conditionne à son niveau l’auditeur qui, au fond, s’est déjà pris une locomotive d’émotions en plein visage. Le « Ross Harmonium » qui fait office de conclusion est d’une tristesse infinie non seulement par sa tonalité mineure, mais parce que sa construction rappelle que nous sommes arrivés à la fin du chemin. Bien malin (ou bien débile) est celle ou celui qui théorisera sur la fin du chemin en question, laissée dans le « Harmonium » volontairement en suspension pour permettre à toutes les interprétations de se développer jusqu’au bout de la névrose mais, dans tous les cas, rappelle-moi, oui, je parle à toi lecteur, rappelle-moi de gifler jusqu’à l’apparition des premières rougeurs ineffaçables celle ou celui qui osera vraiment balancer des interprétations foireuses sur cet autel de sensibilité malgré mes précédentes phrases.

La meilleure sensation au monde, si l’on s’en réfère à des sensations en soi un peu égoïstes, est de parvenir à finir ivre sans pour autant avoir ingéré la moindre goutte d’alcool. Le monde s’adapte à votre ivresse, sentimentale, amoureuse, professionnelle, ou vous parvenez à faire en sorte que le monde s’adapte à elle, que le monde s’y fasse, que vous fassiez en sorte de prouver que vous avez raison d’être ivre de vivre. Ma personnalité n’aidant pas, cette plénitude ne m’est que trop étrangère jusqu’à présent : je me rappelle pourtant, après un concert de Nils avec plein de gens – pas les dix pelés de Montreuil, mais les 200 du Café de la Danse – d’avoir – attends, je t’en avais parlé de ce concert au Café, tu n’es pas venu, dis-moi pourquoi ? -, bref, d’avoir salué des gens, d’avoir été reconnu par des confirmés et des néophytes, d’avoir pris le métro puis, dans l’attente d’une bouteille chopée dans une échoppe ouverte de nuit, de m’être pris un lampadaire dans la gueule. De face, dans une rue déserte, à jeun.

gwendalperrin.Net chat lampadaire

Je suis resté une bonne dizaine de minutes interdit, par terre, conscient mais isolé, le reste du monde n’avait pas changé. L’enchaînement « Said & Done / Went Missing » que je m’étais remis dans les oreilles continuait de plus belle, la pluie tombante (la pluie semble d’ailleurs tomber dans la version enregistrée de « Went Missing », ce qui m’évoque bien des sentiments), les jambes flagellant quelque peu. J’avais probablement l’air très con, si quelqu’un me regardait seulement : je me suis pourtant relevé comme je m’étais effondré, les yeux fermés, l’âme partie bien au-delà de Paris, le corps s’amenant tout seul jusqu’à son lit, quelques centaines de mètres et quelques escaliers plus loin, laissant tomber pour un moment ceux qui ne voulaient pas le suivre. Mes neurones en faisaient partie, guillerets de s’être enfuis par centaines de milliers sur la face d’un lampadaire anonyme.

Leur ancien propriétaire par terre, pas si mécontent de se retrouver en telle situation, contemplait le ciel noir et imaginait ses faces d’aube et de crépuscule.

Leur ancien propriétaire par terre, toujours là, se rappelait la séquence au moment d’écrire ces lignes et encore ému devant l’enchaînement écouté pourtant pour la 600e fois (au moins), béat devant les nuages mourants au travers de sa fenêtre, béat au milieu des souvenirs afférents, perdu au cœur de tout le reste, il observait cet ensemble rivé à la verticale pour en sortir par le haut. Le Très Haut.

« Spaces » de Nils Frahm est disponible chez Erased Tapes Records depuis le 16 novembre 2013. 18/20.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.