[REVIEW] Boards of Canada – « Tomorrow’s Harvest »

La récolte aura donc duré huit ans. Huit longues années après lesquelles les Boards of Canada prouvent, une nouvelle fois, que la patience est une vertu.

gwendalperrin.net boards of canada tomorrow's harvest

Ils sont revenus nous hanter. Leur longue absence n’avait pas effacé leur trace, gravée au marteau-piqueur dans nos cerveaux de marbre, inscrite à jamais comme l’avatar de plutôt glorieux moments du passé. Impossible d’avoir touché, ne serait-ce qu’un peu sérieusement, la sphère des Boards of Canada sans être automatiquement condamné à rester bloqué dans cet univers tantôt enchanteur tantôt diabolique, désertique comme l’Amérique préhistorique, illuminé tel Râ perché sur les sommets de Gizeh avec une ganja de dix kilomètres de long.

Ils sont revenus nous hanter. Est-ce que la scène musicale a été bouleversée entre 2006, année de sortie de l’EP « Trans Canada Highway » (le dernier LP « The Campfire Headphase » datant de 2005 et expliquant donc les « huit ans » indiqués dans le chapô, je précise avant d’être dézingué par une bande de haters mathematicus), et cette fichue année 2013 ? Clairement, oui. Pas forcément dans le bon sens de l’histoire, la médiocrité continuant d’accroître son emprise sur les masses malgré la résistance accrue de la scène underground, désormais soutenue par l’essor d’Internet et de tout ce qui s’ensuit (et malgré le fait que ce ne soit pas du tout nouveau hein, ce machin a, par exemple, été en tête des hits-parades allemands en 1982). Voir ce que les Boards of Canada ont encore dans le coffre à notre temps revêt donc un côté symbolique fort : qu’est-ce que ces brillants avatars d’une époque quasi-révolue pouvaient de nouveau prouver aux nouvelles générations ? Quels nouveaux rêves et cauchemars allaient-ils pouvoir provoquer dans nos consciences fragiles ? Car oui…

Ils sont revenus nous hanter. Ce que même Wikipedia admet, aux fondements de sa description – sommaire – du duo écossais : faisant mention de leur place manifeste dans l’éventail de la hantologie résiduelle, reprenant le néologisme de Jacques Derrida, il rappelle l’enjeu qui se joue avec « Tomorrow’s Harvest » – une confrontation de haut niveau entre le passé, les passés serait-on tenté de préciser, et le présent, les présents oserions-nous tant tout paraît de nos jours éclaté, constellé, pulvérisé dans un amas anarchique. Et oui, des fois, le « je » se transforme en « on », voire en « nous », parce que je le vaux bien.

Oh merde. Chut. (Ou : « Ta gueule rédacteur-de-ces-lignes ».) Le film commence.

L’espace d’une trentaine de secondes, la crainte : les Boards of Canada auraient-ils repris goût à leurs penchants documentaires, plongés dans les archives de l’Office National du Film du Canada qui ont inspiré jusqu’à leur nom ? « The Campfire Headphase », dernier (long) avatar daté de 2005, avait même – presque – des allures de composition printanière. Limite lumineuse. Limite joyeuse. Limite un sacrilège. Trente secondes, mais pas trente-et-une (enfin, trente-six pour être précis) : les sonorités de « Gemini » redeviennent menaçantes et rappellent à juste titre, premièrement, que notre printemps français est bien pourri à plus d’un titre (t’as vu la discrète allusion politique hein, d’ailleurs, à quand le porno gay Hommen ?), deuxièmement, que les Boards of Canada ont décidé de donner les clés de notre monde au côté sombre de la force. Très sombre. Tant mieux.

« Reach For The Dead » est ainsi un crescendo aussi mélancolique que flippant, étalé sur presque cinq minutes aux allures d’éternité, déjà connu par les aficionados pour avoir été présenté en « single » introductif. Placé ici en début de prestation, introduit par un générique dépressif, il prend une saveur nouvelle, comme celle d’une chute dans un trou nuageux – genre un saut en base-jump improvisé à l’arrache – mais, au moins, garde-t-on pour ainsi dire « les pieds sur terre ». Car « White Cyclosa » sert bel et bien d’interlude pour « Jacquard Causeway », seul titre de la galette excédant les six minutes – et il n’en faut pas moins pour faire de cette production aussi dépareillée que hyperstructurée, probablement blindée de formules mathématiques qui ne fascinent que ces Écossais et deux-trois fous furieux qui ont des posters de Fibonacci dans leur chambre, un aller simple pour un voyage inter-spatial. Mais avant de valider notre ticket pour l’aventure, pour l’instant, soyons francs, on ne saute pas de joie, terré dans un coin de notre propre chambre à se demander ce que diable nous arrive-t-il.

L’interlude « Telepath » rappelle quelques voix familières avec les Boards of Canada – peu présentes jusqu’à présent – pour vous rappeler à juste titre que votre cauchemar sensitif n’est pas solitaire : il est observé, épié, décortiqué par cette présence insondable et que, même, vous avez, en enclenchant ce processus diabolique qu’est « Tomorrow’s Harvest », complètement cherché. « Cold Earth », mélange étrange mais bien senti entre des grosses portions de « Geogaddi » et des extraits de bande originale de Massive Attack, réussit sa mission première : vous hypnotiser tout en vous ayant fait changer de planète – adieu la Terre pour de bon, nous devons déjà être, au moins, en train de regarder Mars de haut en route pour Jupiter.

Ce que « Transmisiones Ferox », nouvel interlude, confirme – pour laisser place à « Sick Times ». Ce titre est une copie de « Cold Earth », mais à un stade plus avancé de l’exploration, dans un état auditif différent. Car, entre ces deux moments seulement séparés de quelques minutes, vous n’êtes en réalité plus tout à fait la ou le même : ce 8e titre nous enfonce dans une hébétude, disons jupitérienne pour poursuivre la métaphore spatiale débutée il y a quelques phrases.

Paradoxalement, c’est avec un titre nommé « Collapse » qu’on croit être arrivé à un moment de plénitude : nous voilà visiblement atterris quelque part, loin de toute réalité terrienne, disons, sur Saturne. Raté : « Palace Posy », par son introduction éraillée, crée une telle cassure dans la spirale créée jusqu’à présent par « Tomorrow’s Harvest », avec ces nouveaux synthés, que tout le décor paraît changé. Grosse claque que cet OMNI qui, indiscutablement, coupe l’album en deux. (Tout en conservant une structure logique sur l’ensemble. Ecrit ainsi ça paraît confus, mais il est pourtant complexe d’être plus clair. Et, franchement, est-ce le but recherché par les Boards d’être « clair » en pondant une rupture rythmique pareille en plein milieu de leur album ? Probablement pas.)

« Split Your Infinities », qui suit immédiatement cette cassure, est parfaitement anxiogène tout en reprenant pourtant des éléments déjà disséminés çà et là dans « Tomorrow’s Harvest » : les voix se font de plus en plus métalliques, éraillées – elle aussi – voire complètement cassées, brisées petit à petit par un synthé spatial qui accroît sa présence sans crier gare. Allez, on dégage sur Uranus. Enfin, sur « Uritual », interlude monotone et hostile qui pourrait être la bande-son d’un documentaire centré sur le désert de l’Atacama, puis sur « Nothing Is Real », morceau étonnamment joyeux (enfin, « joyeux », pour les Boards of Canada… En même temps, si vous êtes parvenus jusqu’ici dans ce papier, tout d’abord félicitations,! puis vous voyez déjà ce que je veux dire avec cet adjectif placé volontairement entre guillemets), pas encore printanier (n’exagérons rien, au vu du tableau de bord on est en train de faire la navette Uranus-Neptune, y a plus funky comme croisière) mais porteur d’un espoir nouveau avec les oiseaux qui se ramènent au milieu des quelques voix moins métalliques qu’avant, les synthés partent dans les aigüs, y restent, encore, toujours, ah putain voilà Neptune qui déboule. Tout. Va. Bien.

Malheureusement, à en croire l’interlude « Sundown », Neptune n’est pas funky fresh non plus. L’interlude ne l’est pas, donc, à mi-chemin entre le cosmos et la fosse des Mariannes. « New Seeds », malgré sa construction multi-phasée, ne nous avance pas plus : sa mélancolie protéiforme, tantôt rassurante, tantôt flippante, laisse présager la fin complète de tout espoir – et on se rappelle qu’on est alors à la 15e piste sur 17 annoncées, le syndicat du Prozac a donc de fortes chances de remporter haut la main ce combat spatial. « Come To Dust », ne rappelant absolument pas les poussières de Pluton – qui, vu que ce n’est plus une planète, n’intéresse plus personne : notre navette est déjà partie bien plus loin, percutant innocemment des comètes et se bouffant tellement de crasses que tous les balais Swiffer du monde n’y pourraient rien – est une excellente piste de décollage, j’ai bien dit décollage puisqu’à ce voyage il n’y aura pas d’atterrissage, va-t-en atterrir au milieu d’une galaxie comme ça : la conclusion est maîtrisée, rien à dire là-dessus, elle est flippante et se joue dans des gammes mineures, bref, visiblement, le monde que nous avons quitté au début de cette aventure ne reviendra jamais à nous. Ce que confirme la coda « Semena Mertykh » qui, comme son nom l’indique, pue la fin et la complète absence de cotillons – c’est la version russe de « semence de la mort ».

***

Bref.

Ils sont revenus nous hanter. Donc. Et nous prendre à leur piège habituel : une bonne moitié de « Tomorrow’s Harvest » pourrait, extraite de son contexte, paraître n’être qu’une aussi étonnante qu’atone série de productions ambient plus ou moins rythmées. Sans parler de l’écoute, soit aléatoire, soit inversée, de cet album qui, comme pour les anciennes productions du duo, perdrait une bonne moitié de son sens et de son côté charnel, expérimental, déglingos du bulbe, complètement spatial donc, et on finirait alors presque par trouver un intérêt à Autechre (non, faut pas déconner non plus).

Et sinon. Sérieusement ? Vous croyiez ne serait-ce qu’un seul instant que les Boards of Canada pouvaient foirer leur retour ? Même après leur audacieuse stratégie de teasing, certes, contre-balancée avec celle – matraquée, mais purée de matraquée même – des Daft Machin ? La réponse est dans ma question mais aussi, en soi, dans mon interminable progression verbiale – et verbeuse, si tu veux, j’ai fait mon minimum de 10 000 signes mais j’ai pondu plus long sur Woodkid : « Tomorrow’s Harvest », une nouvelle fois, constitue un champ de mines psychique tel qu’il porte les germes de milliers d’histoires différentes, de perceptions individuelles, d’appréciations en des dizaines de paragraphes irréguliers, bref, de l’imaginaire collectif, créé à partir d’une multitude d’imaginaires individuels, presque égoïstes mais pourtant mus par un étrange sentiment communautaire – allez donc bachoter le wiki spécial auto-géré des Boards of Canada pour comprendre ce dont je parle.

Rapport à la précédente discographie de nos deux Écossais préférés – même s’ils n’ont pas des physiques de rugbymen, « Tomorrow’s Harvest » rompt violemment avec le quasi côté estival de « The Campfire Headphase », presque jouable sur la Croisette ou en prémisse d’une soirée Buddha Bar où le DJ aurait appris sur le tas à différencier la bonne de la mauvaise chillout. « Tomorrow’s Harvest » est méchant, sombre comme une galaxie paumée, où le péril est partout. Tu relis un peu méchamment le disclaimer d’Amazon qui voyait cet album comme « sombre mais plutôt positif », tu pouffes intérieurement, puis c’est tout, en fait. Cela t’est passé au-dessus. Bien au-dessus. Ou en-dessous, perdu dans le cosmos pas encore désintégré de notre aventure.

L’ensemble est granuleux, irrégulier (un chouia trop d’interludes inutiles à mon goût dans cette exploration) mais, as usual, le tout est d’un esthétisme, d’une cohérence et d’une grandiloquence involontaire à pleurer. Non pas des larmes de sueur, ni même des perles de pluie, mais des granulés de poussière spatiale, perdus bien au-delà de Triton, hantant pour un moment ce qui est devenu connu, ce qui est resté inconnu et ce qui le restera.

« Tomorrow’s Harvest » des Boards of Canada est disponible depuis le 10 juin chez Warp Records. 18/20.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.