[ALBUM] Greg Haines – « Where We Were » (Denovali)

Nouvel album pour le compositeur néo-classique britannique (installé à Berlin) Greg Haines qui, avec « Where We Were », prend un (léger) risque de décontenancer ses fidèles. Mais vraiment léger, le risque.

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2012 était son année, 2013 le sera tout autant. Greg Haines nous avait déjà enchantés l’année dernière avec son « Moments Eluding (Solo Piano 3) » mais, surtout, son « Digressions » à faire fondre de beauté le mur des Lamentations, mais il semble s’être décidé à frapper encore plus fort cette année.

Ce doux mois de mai 2013 a tout d’un tournant et, autant prévenir tout de suite, vous n’avez désormais plus le droit de le rater. Vous aviez osé passer à côté de la ligne de violon de « Nueblo Pueblo » ? Vous aviez été capable de survivre sans vous être retrouvé planté, égaré dans son « Snow Airport » ? Maintenant, vous n’avez plus aucune excuse : Greg Haines sort en effet sur Denovali, coup sur coup, son nouvel album « Where We Were » et une réédition de ses trois précédents efforts, « Digressions » donc mais aussi « Slumber Tides » (2006) et « Until the Point of Hushed Support » (2010), histoire que vous rattrapiez le cours, justement, de l’histoire.

« Where We Were », donc. Lorsque « The Whole », premier extrait de cet album, est parvenu à nos oreilles, la stupéfaction a été, au début, de mise. Le changement de direction stylistique entrepris par Greg n’est pas superflu : à son néo-classique, parfois expérimental, parfois drone, souvent émouvant (viens, on dit qu’on reparle ici de « Nueblo Pueblo » au cas où tu n’aurais pas compris que ce titre est immanquable), s’ajoute, voire se superpose, une ribambelle de rythmes électroniques. Comme si Denovali avait fait une joint-venture avec Kompakt.

L’écoute de « Where We Were », pour dire vrai, a été précédée du côté des oreilles de votre blogueur-musical-préféré-qui-sent-bon-le-jasmin par son concert, son unique concert français avant, a priori, au moins septembre (Greg Haines n’en sait encore pas beaucoup plus lui-même), au « Café de la Danse » en compagnie d’Olafur Arnalds. (Et ce n’est pas faute de vous avoir prévenus.) Comme à son accoutumée, le néo-Berlinois s’est – volontairement – noyé dans ses machines trois bons quarts d’heure durant, le piano l’entourant faisant office de pièce d’humanité dans un ensemble technoïde. Au sens figuré, comme au sens propre : la divagation de Greg Haines de ce 13 mai avait, par instants, pas mal en commun avec le Gigolo de la bonne époque Terence Fixmer, les délicates notes de piano malaxées avec délice dans une rythmique techno dont même le Berghain aurait pu être demandeur.

« Where We Were » ne va pas aussi loin dans le mindfuck stylistique et, tout au plus, ose se pencher du côté de la minimal. L’utilisation des percussions, fondamentale dans cet opus, a bien plus à voir avec Steve Reich qu’avec Marcel Dettmann. Et, surtout, rythme un voyage, certes fort différent par sa nature et son cheminement que celui des précédents album de Greg Haines, mais tout aussi prenant et hypnotique. Ce n’est pas tant les boîtes échauffées berlinoises que les rythmiques africaines, notamment sénégalaises, qui l’ont guidé dans sa création.

Plus de violons lancinants dans « Where We Were ». Un piano si électroniquement modifié qu’il en devient méconnaissable. Cet album est, non pas une trahison ou une reconstruction de réputation, mais une improvisation, spontanée, prolongée (sur un an), impulsive, et finalement pas si incohérente que ça avec le reste de sa discographie. Ce cheminement entre minimal et upbeat fait effectivement quelque peu penser à Klaus Schulze, par instants, dont les créations devenues historiques ont toujours, discrètement certes, effleuré les premiers albums du Britannique. Ce dernier a d’ailleurs admis dans une récente interview qu’il avait songé à inclure des sections rythmiques dans le pourtant planant « Digressions », information qui me laisse songeur sur le résultat que cela aurait pu donner (mais c’est un peu excitant, aussi, hein).

Bien malin(e) (ou bien crétin(e), c’est selon) sera celui ou celle qui arrivera à coller une étiquette stylistique définie à cette création totalement hybride, hybride même entre précision et improvisation (entre la délicatesse maniaque de la production de Nils Frahm dans son Durton Studio à l’improvisation complète – et volontaire – qui entoure les instruments acoustiques, piano et vibraphone en première ligne), hybride enfin dans les sentiments qu’elle dégage pour l’auditeur. Mais, toujours, rasséréné par cette escapade qui a de la gueule.

« Where We Were » est disponible depuis le 13 mai sur Denovali. 16/20.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.