[ALBUM] Woodkid – « The Golden Age » (GUM)

C’est l’un des albums les plus attendus de 2013 et, de manière évidente – donc suspecte – un candidat légitime au titre d’ « album de l’année » : Woodkid, alias Yoann Lemoine, a pris son temps pour sortir son premier opus « The Golden Age ». Qui, sur le papier, a pas mal de choses pour me plaire… Mais comme l’emballage ne m’a jamais suffi, on va tout disséquer sur – au moins ! – 10 000 signes.

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C’est un peu la honte. En tant que blogueur musical depuis quelques années désormais, j’ai appris à reconnaître ce type de moment particulier où je sais que j’ai raté un wagon : quand je me décide à écrire un papier à rallonge sur un album après « Les Inrocks ». OK, Pierre Siankowski est poto avec Woodkid (et ça se voit) et son papier est environ dix fois plus court que le mien – mais juste parce que je suis le genre de relou en soirée à tout disséquer, une fois, une deuxième fois, puis à me questionner sur ma première dissection, et entre tout ça j’enchaîne les mojitos plus ou moins bons. S’il faut parler en termes de raison pure, j’ai faux sur toute la ligne. (Mais on ne me changera pas maintenant hein.)

Bon. Tout le monde aura sorti sa chronique de « The Golden Age » pour le 18 mars, date de sortie de cet album très extrêmement giga attendu. J’aurais pu sortir la mienne bien avant si j’avais eu le temps d’en faire ainsi, si je ne m’étais pas perdu entre deux douzaines de dissections existentielles aussi vaines qu’insondables, si je ne bossais déjà pas 187 heures par semaine (à peu près, allez, on va pas chipoter), bref, on s’en fiche de mes raisons. (Mais je m’en veux vraiment d’être passé après les « Inrocks » et même après l’AFP, mais l’AFP quoi).

Ah si, j’ai oublié une raison. Bloqué dans mon monde, je suis longtemps passé à côté de ce Lyonnais qu’est Woodkid. Genre, complètement. J’avais dû voir les deux premières minutes du clip de « Run Boy Run » et, vous verrez dans quelques paragraphes pourquoi, j’ai été complètement con de ne pas aller au-delà de cette première impression. Bref, loin de la hype montée (plutôt légitimement toutefois) en sauce par des médias complices, loin des clips de Lana Del Rey, Moby ou encore Rihanna avec lesquels il s’est attelé pendant plusieurs années, je me suis plongé dans Woodkid en 2013. Pas avant. Alors qu’on pense la même chose de Rufus Wainwright. Non mais allô quoi ! (Pardon.) J’avais un « In Motion » et un « Digressions » à avaler, ceci étant. Je cherche un prétexte comme un autre.

(Sinon, Lana et Woodkid sont vraiment proches, genre trop potes et on a bossé ensemble. Ca ne m’étonne qu’à moitié.)

Avant que votre serviteur ne plonge dans les abysses de ce voyage cinématographique et symbolique, laissons l’auteur de cette escapade présenter son oeuvre avec ses propres mots. Sélection choisie de manière absolument pas objective – parce que, dans ce genre de papiers, l’objectivité, on s’en contrecarre pas mal :

« C’est l’histoire d’un être, on ne sait pas vraiment si c’est un enfant, un adolescent, un adulte, qui passe de l’état de bois à l’état de marbre, une vision symbolique, poétique de la transformation de l’être humain ».

« Avec ce projet, j’ai quasiment fait une archéologie psychanalytique, je suis arrivé à répondre à certaines questions ».

Car, oui, « The Golden Age », en plus d’être un projet ambitieux, a une ligne directrice ET plurielle – Woodkid a réalisé lui-même les trois premières vidéos extraites de l’album, lui-même agrémenté d’une histoire illustrée, écrite par Lemoine lui-même sous la forme d’un conte où se mélangent l’histoire, l’exil, une famille qui a « renié leurs racines juives après la guerre », l’homosexualité, bref, un GROS MORCEAU.

« The Golden Age » – le titre, donc, qui ouvre l’album du même nom – donne immédiatement le ton. De délicates notes de piano ouvrent sur une voix quelque peu pleureuse, avec laquelle on s’était déjà plus ou moins fait sur « Run Boy Run » – j’y reviendrais. Viennent ensuite les torrents de cordes (étonnamment bien maîtrisés pour un Français : je m’explique. J’ai toujours trouvé, que ce soit dans l’industrie musicale « mainstream » ou les scènes plus confidentielles, que l’Hexagone avait un problème incompréhensible avec ces instruments) puis le déballage de l’orchestre, les rythmes, tribaux, quelque peu Divine Comedy-iens, la cavalcade, les clairons, les images de scènes de bataille, puis tu imagines le réalisateur du film auquel nous assistons alors meugler « Coupez » pour conclure ce voyage de manière aussi baroque que brutale. De loin, on verrait une influence romantique partagée avec un Maxence Cyrin, mais de loin, vraiment.

« Run Boy Run », j’en parlais. Rentrant plus directement dans le lard que « The Golden Age », il en inverse la structure puisque le rythme, tribal, hostile, précède la mélodie. Imaginons : les acteurs se sont battus comme des chiens et, une fois l’apothéose passée, la caméra réalise un travelling sur un paysage nocturne, auprès d’une falaise majestueuse. La bataille continue jusqu’à, moment de calme étonnant, l’ensemble retombe. Pour mieux remonter. Avec, allez, le premier moment « polémique » de ce papier débrief qui sera effectivement long comme un film de Haneke ralenti dix fois.

Extrait 1 :

Extrait 2 :

Vous avez compris, la mélodie est exactement la même et à en juger les dates de sortie des deux titres (début 2012 pour Woodkid, fin 2011 pour The Cinematic Orchestra), on voit où Yoann Lemoine va puiser ses références. Ce n’est sûrement pas moi qui vais me plaindre de cet hommage que je suppose légal. (J’ai beau avoir googlé et whosamplé dans tous les sens, ce sample de Woodkid n’est référencé nulle part, mais je suppute qu’il n’y a pas d’anicroche juridique à escompter). A noter, les remixes à mon sens dispensables de SebastiAn et de Tepr, qui me paraissent hors sujet.

Place à l’échappée cavalière « The Great Escape » où le lyrisme des deux premiers titres a quelque peu disparu (en dehors des torrents de cordes introductifs) : dans la salle de projection, c’est le moment de la scène de poursuite. Imaginons (encore, c’est bien le but) : tout le monde se barre frénétiquement d’une ville en feu, rapidement, et tout le monde a l’air ravi de se tirer de là. Le lieu brûle et la scène se fendille tandis que les acteurs, de joie – ou quelque chose qui s’en rapproche – sautillent. Ce qui se manifeste par des successions de staccatos aigus au piano, des percussions diaboliques et, surtout, une mélodie en tonalité majeure. Une première.

« Boat Song » confirme mes premières impressions : je préfère Yoann quand il ne se perd pas en circonvolutions de percussions, en avalanches rythmiques aux allures de gloubiboulga quelque peu indigeste quand, à côté, on escompte à produire une musique, pas forcément tragique, mais pour sûr torturée, tortueuse, mélancolique, voire nostalgique. La ligne de piano synthétique et la voix, juste accompagnées du bateau, se suffisent pour le coup très bien à elles-mêmes.

Nous avions parlé d’ « I Love You » il y a quelques semaines lors de la sortie de son clip – le 3e en son nom propre. D’apparence plus modeste que « Run Boy Run », la mélodie d’ « I Love You » prend pourtant son temps pour partir dans des contrées épiques pas inintéressantes pour un sou mais, et c’est là que le bât commence à blesser, commencent à sentir la redite. Sentiment mitigé qu’estompe plutôt bien « The Shore », plus proche de « Boat Song », petite merveille de romantisme là aussi simple comme bonjour, efficace à souhait. Mais qui est lui-même infirmé juste après par « Ghost Lights », utilisant les mêmes cordes de son arc et touchent les mêmes cibles – mais de manière un peu moins précise. L’introduction de l’interlude « Shadows » m’a de son côté, un court instant, également fait penser – de manière moins nette – à la conclusion de « Manhatta ». Décidément.

Petit problème avec l’épique « Stabat Mater » qui se la joue quelque peu gothique mais dont les choeurs en arrière-plan se situent entre « Gladiator » (que je n’ai pas aimé) et le comique involontaire – ce qui n’est, je présume, pas le but -, surtout quand on écoute régulièrement du Arvo Pärt ou, plus généralement, de la musique grégorienne originelle. « Conquest Of Spaces » convoque haut-bois et orgue Celesta pour calmer un peu le jeu et réussit très bien sa – paradoxalement – modeste entreprise.

Après l’interlude « Falling » apparaît le minimal « Where I Live » et, confirmant mes premières impressions, assoit Yoann comme un mélodiste piano+voix+ligne instrumentale 2 (ici une trompette, cela pourrait être un petit ensemble de cordes) déjà fort accompli. Cela paraîtra être une création un peu facile pour certains esthètes mais, je suppose que c’est personnel, cette alchimie me parle. Et donc réussit son coup.

« Iron » avait eu le droit à son EP, plus pianistique que cet album, en 2011. C’est pourquoi cet air, finalement connu, éveille un peu la curiosité de l’assistance, depuis quelques pistes en manque de sensations fortes. Retour vers l’épique, le purement cinématographique, l’orchestral, bref, le synthétique, exercice pas évident auquel Yoann a déjà montré à plusieurs reprises depuis le début de cet album qu’il savait très bien se dépatouiller de ce genre de piège. La conclusion « The Other Side » sonne par contre pour moi comme un aveu de faiblesse : sans ouvrir ni fermer de nouvelles portes, elle laisse le spectateur perdu au milieu d’une nouvelle scène de bataille mais dont le dénouement n’aurait pas le droit d’être connu (sans aller imaginer jusqu’à l’éventualité d’un « To The Next Episode… », l’album se finit soit trop tôt soit trop tard, mais cette outro me parait fausse, voilà tout).

Ouaaaais j’ai dépassé les 10 000 signes les doigts dans le nez. Et ce n’est pas fini.

« The Golden Age » a les défauts de ses qualités. En explorant autant que faire ce peut ses principales forces – un sens de l’harmonie notable, une ambition qui en vaut la peine (non, s’il vous plait, ne me pondez pas une analogie entre cet album et cette France qui n’investit pas, n’ose pas soutenir ses entrepreneurs ou je ne sais quoi, on reparle de ça ailleurs si vous voulez mais pas ici), un univers torturé et donc intéressant -, Woodkid se complaît parfois dans une certaine répétition, parfois même prétérition, en ne variant que trop peu certains motifs. Les percussions tribales, les choeurs guerriers, les scènes de bataille, s’enchaînent et tournent quelque peu en boucle sans que cela ne soit particulièrement utile ou signifiant. Par moments, et parce que notre histoire n’est pas celle de Yoann, et elle n’est pas la mienne non plus, certaines images nous parlent plus (nous ou me, mais je t’inclus à ma réflexion, chère lectrice, cher lecteur, je mets les femmes avant parce que je le vaux bien), directement à nos coeurs et nos mémoires, d’autres nous paraissent insondables, parfois (rarement) faiblardes. Parfois, même, le tout tourne à la danse intestinale des références : religieuses, cinématographiques, martiales et cavalières, sous le prétexte d’une ambition assumée, se noient quelques inutiles débordements.

(Sur ce point précis, toutefois, j’accorde un bonus de sincérité à Yoann :

« En travaillant sur le disque, je me demandais : qu’est-ce qu’un album ? Pourquoi mettre des chansons ensemble, hormis pour des raisons  pratiques ? Je pense qu’il faut leur donner une raison de cohabiter ».

Effectivement, je n’ai pas compris toutes les transitions, il y a pour moi des pistes moins utiles que d’autres, ce sont peut-être des chapitres qu’à titre personnel j’aurais tu, ou manipulé, ce qu’au contraire Woodkid préfère totalement assumer et donc mettre en musique – et en images. Pourquoi pas. J’aime bien la démarche.)

(De même :

« C’est vrai que lorsqu’on critique l’ambition démesurée de mon projet, j’ai envie d’en faire encore plus ».

Là, j’adore – même si je prends un peu peur.)

L’ensemble de cette entreprise peut se prévaloir d’une cohérence rare et, pour le coup, assez inattendue par votre serviteur. Là où – il suffit de jeter un coup d’oeil à votre Google Actu pour y lire les (trop) élégiaques papiers des Inrocks et même de l’AFP ou, plus authentiquement, à la page Last.fm de Yoann – de nombreux fans attendaient le messie et, dans l’ensemble, ont l’impression de l’avoir trouvé, forcément, je me méfiais. Car l’unanimité m’ennuie, surtout quand elle est positive. Car, surtout, elle ne s’intéresse finalement, le plus souvent, qu’à la surface (il est vrai, ici, qu’elle est quasiment irréprochable : la combinaison d’une musique Bauhaus et d’une atmosphère Harcourt ne peut que rarement être loupée) plutôt qu’aux aspérités, privilège involontaire de celles et ceux qui ne savent se contenter de son opposé.

« The Golden Age », en soi, aura tous les atours de la perfection symphonique pour les uns, de l’imperfection symbolique pour les fouteurs de merde dont je fais a priori partie. D’ailleurs, oui, symphoniquement parlant, Woodkid se fait éclater par pas mal de monde déjà chroniqué dans ces colonnes, mais pour des entreprises musicales qui – je ne parle pas de leur ambition – n’ont pas grand-chose à voir. A posteriori, elles me paraissent complémentaires : la profondeur d’âme et la quintessence des détails chez les néo-classiques ou des génies plus discrets comme Sylvain Chauveau et Stephan Mathieu (je suis bien trop en retard pour chroniquer son dernier opus « Un Coeur Simple » (17/20) mais allez-y franco, vous ne le regretterez pas), l’universalité plurielle de travaux comme ceux de Woodkid.

Retenez simplement qu’il faut se méfier de la dithyrambe (oui, j’assume parfaitement mon lien). Toujours.

Et profiter du reste, du peu qu’il nous reste.

« The Golden Age » de Woodkid sort sur GUM ce 18 mars 2013. 17/20.

PS : son interview dans « Libération » en permet d’en savoir pas mal sur le personnage, au passage. Le tout – les questions, les réponses, les histoires – est assez remarquable pour être distingué (et donc lu).

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.