[ALBUM] Olafur Arnalds – « For Now I Am Winter »

Le compositeur et producteur islandais Olafur Arnalds a quitté (pour un temps ?) la Maison 1 Erased Tapes pour grandir chez Mercury Classics ; « For Now I Am Winter » est son premier album sorti chez Maison 2. Il y a du changement dans l’air. Donc une chronique à rallonge pour tout disséquer. En avant.

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Paradoxale maturité. Il est temps de devenir adulte, à 26 ans. Sur le papier, en tout cas, cette phrase a tous les atours d’une banalité – mais dans les faits, elle gâche pas mal de choses.

Ólafur Arnalds n’a que six mois de plus que moi. Il a accompli environ dix mille fois plus de choses intéressantes que votre serviteur (et ce, si seulement on considère que la division par zéro a un sens), mais nous sommes confrontés au même virage du quart de siècle, là où il faut commencer à faire des choses sérieuses et, pire, PRAGMATIQUES, même quand on ne le veut pas, même quand on sent qu’on ne peut pas. Pour le compositeur islandais, ce virage, c’est « For Now I Am Winter ». Il nous l’a annoncé avec parcimonie et délicatesse, en plusieurs fois, comme pour passer de la pommade pour celles et ceux qui se sont torturé l’esprit à ses côtés pendant quatre ans, celles et ceux qui ont construit des habitudes d’écoute, des références musicales, des points de repère dans cette bouillie tempétueuse qu’est bien souvent le monde. Dans la tempête, Ólafur était un phare parmi d’autres, parmi les plus hauts cependant.

Là, comme un ouragan, la tempête en moi, l’Islandais annonce dans un premier temps qu’il quitte – pour un moment seulement, promet-il – Erased Tapes pour grandir chez Mercury Classics. Sur le papier, toujours, ce transfert commercialement et professionnellement logique effraie quelque peu mes sensibles oreilles : le voilà entouré du guitariste ténébreux Milos, du pianiste Yundi Li et du clarinettiste Andreas Ottensamer : tu croirais presque que le label recrute ses artistes comme une agence de mannequins (oui, il en faut pour tous les goûts, mais quand même…) avant de réaliser que Tori Amos figure également dans leur catalogue. Moment d’étonnement, puis d’égarement dans ton esprit – même si dans son genre j’aime bien Tori, mais ce n’est pas le même genre…

Et puis, il y a eu l’artwork. Qui n’a pas rassuré grand monde, et surtout pas votre serviteur. On se le remet histoire de l’analyser juste après.

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Cette deuxième nouvelle information m’a quelque peu fait sursauter : cette pochette est individualisée, tout en formalisations et, finalement, d’un esthétisme un peu ringard qui tranche avec la simplicité habituelle des compositions de l’Islandais. Quand il joue du piano, tu ne t’attends pas à ce qu’il te balance des torrents de notes comme Nils Frahm ou, plus violent encore, comme Lubomyr Melnyk (oui, tout ça c’est du Erased Tapes, mais on peut parler de Greg Haines aussi si tu veux qu’on parle aussi un peu de Denovali). Ce qui séduit dans ses compositions, c’est à la fois son humilité et son génie simple, sa manière de te retourner une création un peu compromettante ou bancale d’un simple accord de trois notes, sa manière de mettre des violons et autres violoncelles juste là où il faut. Avec cet artwork, tout ça ne colle plus vraiment. Mettons ça, avant l’écoute, sur le compte de cette paradoxale maturité. Maintenant, mettons nos casques et continuons de parler parfois à la 1e personne du pluriel (et par autres instants du singulier, j’ai envie, comme là, maintenant, j’ai envie de vous poster cette photo d’Ólafur avec Ryuichi Sakamoto, c’est comme ça).

Après la très honnête – et très cinématographique aussi – peut-être trop d’ailleurs – en y pensant – cela fait beaucoup de tirets – introduction « Sudden Throw », voilà qu’Ólafur, à l’instar de son précédent « Dyad 1909 », se relance dans les breakbeats à foison avec « Brim ». Première leçon de ce passage chez une major : le néo-classique ne se suffisant visiblement plus à lui-même, ajoutons-y des éléments d’electronica à TOUTES LES SAUCES. Car, des rythmes, on en entend, dans cet album. Beaucoup. En bien comme en mal : sur « Brim », par exemple, c’est en mal. Ça part dans tous les sens, brouille la mélodie et donne une intrigante sensation de bouillie.

« For Now I Am Winter », le titre ce coup-ci, donne une seconde indication quant aux « nouveautés » du style Ólafur : des voix. Enfin, une seule, puisque seul le chanteur Arnór Dan appose ses voix sur plusieurs titres de l’album. Sur ce premier essai, c’est pourtant plutôt du côté de la mélodie que quelque chose pèche : elle est assez belle, plutôt intéressante de prime abord, mais étirée de telle manière qu’elle tourne rapidement à vide puis lasse, plutôt que de transporter l’auditeur. C’est l’histoire du hamster qui tourne dans sa roue, bien blotti dans sa cage, qui a la possibilité d’exploser sa cage et de découvrir le monde mais qui, finalement, continue de tourner sans but. « For Now I Am Winter », la chanson, c’est un peu ça. Et l’album du même nom aussi, d’ailleurs. Je vais développer ce point, évidemment. Nous sommes là pour ça.

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Arnór Dan. Parlons-en. La voix aiguë du chanteur d’Agent Fresco pourrait, avec un (très) rapide coup d’oreille, être confondue avec celle d’un Antony Hegarty ou d’un Jamie McDermott (The Irrepressibles). Puis, en enlevant les mots (très) et rapide de ma phrase précédente, ne reste qu’une méprise : le falsetto pop est devenu avalanche de trémolos, dans un registre plus « accessible » en termes de technique vocale mais, malheureusement, qui perd en émotion brute.

Sur « For Now I Am Winter », déjà, ce manque, non pas de coffre, mais plutôt de profondeur d’âme, se fait percevoir. Même verdict pour « A Stutter » dont la base mélodique au piano me paraît pourtant encore plus intéressante et, par conséquent, sujette à de sublimes dérivations émotionnelles. Là, non : on plane, un peu, mais on ne s’envole, jamais. L’instrumental « Words of Amber » qui suit est une bonne piste de transition, sans ambition démesurée mais qui paraît plus fidèle aux repères qu’avait lui-même installés dans nos esprits l’Islandais ces dernières années…

(… enfin, pour celles et ceux qui s’y intéressaient alors car, admettons-le, même si je vous bassine avec depuis environ trois ans, je ferai probablement dix fois plus d’audience en vous parlant de Foals, Shy’m ou des Strokes (et je serai dix fois mieux compris dans les lieux de vie où je traîne mon insignifiante carcasse dans le « monde réel », tu sais, ce truc un peu vaporeux dans lequel nous sommes tous plongés). Voilà, fin de la parenthèse introspective)

« Reclaim », a posteriori, apparaît comme la synthèse des ratés de cet album : il constitue une excellente auto-caricature de ce qu’est « For Now I Am Winter » alors qu’il n’aurait jamais dû l’être : l’orchestration larmoyante à la surface mais qui ne fait rien couler sur le visage, la voix « curieuse » car pas vraiment assumée, les paroles pas intéressantes pour un sou, les breakbeats sortis d’on ne sait trop où… Tous les défauts qu’on peut reprocher à cet ensemble apparaissent ici et donnent, in fine, une impression de pénibilité d’écoute. DE PÉNIBILITÉ D’ECOUTE. Pour un album d’Ólafur Arnalds. Le truc improbable, quoi.

« Hands Be Still », moins prétentieux que « Reclaim », apparaît comme une pause salutaire – et vraiment jolie, en fait – entre néo-classique assez brut de décoffrage et des soupçons ambient que ne renierait pas le comparse Greg Haines – on en reparle avant la fin de ce papier, promis. De même avec « Only The Winds » où, redonnant un peu de place à son piano qu’on croyait disparu sous des vagues de filtres et de nappes violoneuses aussi épaisses que du Nutella, Ólafur Arnalds touche juste en visant simple, sans une avalanche d’effets qui seraient peut-être intéressants s’ils étaient utilisés à bon escient.

Bon, il faut qu’on parle d’ « Old Skin » maintenant.

Paradoxalement, de tous les titres où Arnór Dan apparaît, c’est probablement celui qui caresse le plus naturellement mes oreilles. L’introduction au piano ? Le fait que le chanteur mette (un peu) moins de trémolos pas fondamentalement utiles dans son phrasé ? La prise de risque – relative, ceci étant – de se lancer non pas dans une avalanche de beats en son milieu mais dans une rythmique qui, mieux exploitée, aurait pu en fait un titre d’electronica moelleuse – d’un autre genre que celle, plus techy, de son side project Kiasmos ? Le titre n’est pas exempt de défauts, notez bien, surtout dans sa structure qui n’a ni queue ni tête : la montée rythmique dure une minute sur quatre avant de replonger aussi sec, comme un soufflé qui commence à avoir une belle gueule et à qui on met un coup de cure-dent plutôt que de le laisser se reposer tout seul.

« We (Too) Shall Rest » ne s’embarrasse pas de ces complications et ne se compose ainsi que de deux lignes de cordes larmoyantes, jouant une mélodie extrêmement épurée. Sans artifices. Et ça marche bien comme ça, en fait, même si ce n’est que le temps d’un interlude introductif pour « This Place Was A Shelter », probablement mon titre préféré de l’album. Tout d’abord, on ne le confond pas avec « This Place Is A Shelter », pièce conclusive de ses « Living Room Songs » de 2011 :

Introduction au piano, atmosphère réfléchie et orageuse, torrents de cordes qui découlent logiquement, beats calculés, montée et descente mélodique au poil, conclusion dramatique : alors que nous sommes à l’ante-pénultième piste de « For Now I Am Winter », l’auditeur a enfin l’impression d’avoir vu l’hiver. Et que celui-ci l’a fait chialer à bon escient. Reste une question en suspens : pourquoi Ólafur Arnalds vise si juste… si tard ? Car « Carry Me Anew », qui suit ce tout dans la même veine, est une belle outro minimal ambient, léchée, tragique comme un corps perdu au milieu d’un geyser, recouvert par un froid polaire.

Pardon, correction : « Carry Me Anew » aurait VRAIMENT dû servir de conclusion. Car « No. Other », qui conclut pour de vrai l’album, ressemble – au mieux – à un bonus track qu’on aurait pu cacher après six ou sept minutes de silence. Surtout, ce titre vocal n’a rien d’un titre d’outro et pourrait être placé indifféremment à une autre place dans « For Now I Am Winter » – qu’on ne me dise pas que c’est la faute des paroles, elles ne sont dans l’ensemble pas d’un intérêt transcendantal. Le cheveu dans la soupe, c’est maintenant.

**

Appelons un chat un chat. Un chat. Miaou. « For Now I Am Winter » est une déception. Notée 16/20. Mais une déception quand même (votre serviteur s’attend à mettre 18/20 de manière systématique à l’Islandais donc lui mettre un 16 est ce que c’est, un peu comme lorsque j’avais parlé du « Valtari » de Sigur Rós). Je m’explique (même si je me suis déjà bien étalé à ce sujet comme une plaquette de beurre qui fait des UV).

Paradoxale maturité. Normalement (partons du principe qu’il existe une « norme » sinon la longueur de mon papier va être multipliée par 6), les premiers travaux ne sont qu’un matériau pour ceux qui suivent qui, par couches, se doivent d’être meilleurs que les précédents. Ce qu’on fait à 26 ans est, c’est mathématique, plus abouti qu’à 18.

Paradoxale maturité. Car pour la musique du compositeur islandais, en y réfléchissant, c’est la voie inverse qu’il est préférable de suivre. Commencer par « For Now I Am Winter » pour celles et ceux qui ne connaissaient pas son travail jusqu’à présent – et escomptons que son passage chez une major lui élargisse ses horizons commerciaux – pour, ensuite, s’arrêter sur sa bande originale d’ « Another Happy Day » où il commençait à taper à la porte d’Hollywood puis, toujours ensuite, écouter « … And They Have Escaped The Weight Of Darkness » et « Dyad 1909 » qui, musicalement parlant, est le moins éloigné de « For Now I Am Winter ». Ensuite, seulement, remonter, encore, sans oublier au passage les « Living Room Songs », les « Found Songs » et les « Variations of Static » pour, enfin, se replonger dans son vertigineux premier LP, « Eulogy For Evolution », puisqu’il n’a encore jamais pu surpasser cette merveille de néo-classique minimale, torturée et numéraire, bref, qui n’aurait pas du tout sa place à Mercury Classics.

Paradoxale maturité qui amène à penser à des lendemains plus chantants plutôt qu’à des aujourd’hui plus mélodieux.

Paradoxale maturité à laquelle nous sommes tous condamnés.

« La maturité des masses consiste en leur capacité de reconnaître leurs propres intérêts », s’inquiétait d’ailleurs Arthur Koestler.

Paradoxale maturité qui nous uniformise.

PS 1 : Ah oui, je vous avais dit qu’on reparlerait de Greg Haines avant la fin de ce papier. Et d’Ólafur en même temps. Et même de moi ! Vous aurez les trois en même temps dans le même lieu le 13 mai prochain, à Paris – vous l’avez deviné, c’est (évidemment) au Café de la Danse qu’on se retrouvera. Enfin, si vous venez.

(Mais oui, vous viendrez, allez.)

(Pas pour moi, voyons.)

(Ah, si ?)

PS 2 : J’avoue, mon Maison 1 / Maison 2 est évidemment une « petite pique à caractère vaguement militant », mais avais-tu besoin de ce post scriptum pour t’en rendre compte ?

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.