[ALBUM] Ludovico Einaudi – « In A Time Lapse »

By on janvier 30, 2013



Réflexion sur le temps, celui qui passe, qui trépasse, qui repasse, « In A Time Lapse » est l’une des choses les plus réjouissantes jamais créées par Ludovico Einaudi. C’est dire si ce 12e album studio du compositeur italien est une réussite. Ecoute critique.

gwendalperrin.net ludovico einaudi in a time lapse album

Il s’enfuit, file sans prévenir, ne revient pas, jamais. Et dirige tout. « Mon passe-temps favori, c’est laisser passer le temps, avoir du temps, prendre son temps, perdre son temps, vivre à contretemps » se réjouissait Françoise Sagan. Puis, parfois, il s’arrête. Mais le prendre, paradoxalement, c’est le perdre. Sans aucune chance de le retrouver.

« In A Time Lapse », non content d’être une réflexion sur le temps pour reprendre les mots de Ludovico Einaudi, le fait perdre. D’apparence. Car une seule écoute ne suffit pas pour en saisir toute la portée, toutes les portées pour dire vrai, mélodramatique, métaphysique, symbolique, économique. Car, du temps, il en fait gagner, en fait. De l’utile. Il en fait gagner par rapport au reste, inutile à côté de ce petit chef d’oeuvre. Illustre (presque) à lui seul le concept de « salut par l’esthétique » (oui, c’est du Cioran) cher à l’auteur de ces lignes. Qui, en les écrivant, a pris son temps, mais n’a pas eu le sentiment d’en perdre.

Un aboutissement, « In A Time Lapse » ? Là aussi, le mot est signé du compositeur lui-même. Et on n’est pas loin de lui donner raison, tant cet album rappelle en écho certaines de ses oeuvres précédentes tout en transportant l’auditeur, même habitué, vers des horizons jusque là encore inexplorés par l’Italien, peu foulés par les autres.

Après la sombre introduction que constitue « Corale », « Time Lapse » reprend, en guise de démarrage, pas mal d’éléments laissés sur le chemin de « Nightbook », son précédent opus : un terreau électronique, rapidement présent, accueille en son sein, un par un, ses invités : une voix spatiale, un piano délicat, des cordes discrètes, une mélodie à la guitare. Une fois l’ensemble des convives réunis, progressivement, la fusion se fait, se consume dans une mélancolie adéquate, puis s’évanouit en toute discrétion.

Puis, la légèreté. Quasi-céleste. « Life » s’introduit en effet par un glockenspiel semblable, si l’analogie était vraiment nécessaire, à l’ouvreur d’une salle pleine à craquer planté, là, devant la porte, sur le point de laisser les torrents s’engouffrer. Ils ont ici pour noms : vagues de cordes majestueuses, intemporelle mélodie en la mineur et autres tornades sentimentales, dans un ensemble rappelant ici de manière plus rapprochée les moments forts d’un « Divenire » (daté de 2006). Avant que l’ouvreur (groggy, mais n’allons pas l’oublier au passage) ne referme la porte derrière les rares retardataires.

Son penchant enfantin, désormais. En lieu et place du glockenspiel, « Walk » débute en effet par un piano préparé au son particulièrement cristallin, avant que le grand piano, plus longuement que sur « Life », prépare le terrain à une construction violonneuse similaire mais un chouia moins grandiloquente – une perte compensée par un soupçon encore plus élégant de délicatesse.

« Discovery At Night », autrement plus placide que la double face précédente, se constitue d’un « simple » flux mélodique émergeant distinctement d’une nuit orageuse, aussi idéal pour les esprits que pour les yeux embués. A cette quasi-pause, fidèle à l’esprit d' »Una Mattina », s’ensuit l’émouvant « Run », remettant les cordes au centre du terrain dans une construction plus classique. Après un long travail de préparation au piano en mi mineur, la sauce de « Brother » s’assaisonne d’une pincée de percussions et autres émoluments électroniques mais, surtout, d’un quatuor à cordes où les violons 2 et violoncelles ont, pour une fois, l’honneur d’être sur le dessus du plat histoire de conserver un pied sur Terre… que fait immédiatement décoller « Orbits », son successeur immédiat, aidé pour cela d’un xylophone et d’un violon 1 clairement plus tourné vers Uranus que vers nos quelconques horizons.

« De temps en temps, il faut se reposer de ne rien faire. » (Cocteau)

Où nous amène donc « Two Trees » ? Si on continue de percevoir « In A Time Lapse » comme une histoire cohérente mais chapitrée, considérons dans ce cas qu’après avoir regardé les orbites, nous voici face à face avec les deux seuls arbres qui peuplent la Lune. Ils s’ennuient, visiblement, de leur solitude non choisie. Mélancoliques, ils influencent un piano tout aussi solitaire et l’embarquent dans un voyage nostalgique d’une élégance rare que n’aurait pas renié un Schönberg. Piste la plus expérimentale de l’album – et la plus longue également – « Newton’s Cradle » s’ouvre sur des sons synthétiques, des comètes, au loin, sur le chemin du retour vers la Terre. Ils préparent le terrain pour une fantasmagorie d’abord légère, avec une composition classique (piano + quatuor) avant, dans un second temps, de gagner fermement en intensité et préparer un finale aussi stressant qu’hypnotique.

« Waterways », ou l’histoire d’un amerrissage. Plus immobile et donc réflexif que « Newton’s Cradle », cette création toute en progression constitue une excellente définition pratique de la délicatesse : les violoncelles préparent ici un terrain fertile à la divagation contrôlée, à peine troublée par le piano et, heureuse surprise, des battements de coeur. A ce titre, cet ensemble se rapprocherait du néo-classique revisité avec joie depuis une petite dizaine d’années par la jeune génération (dont je ne parle jamais, jamais, mais genre jamais, vraiment jamais) et, avec « Waterways », Ludovico Einaudi prouve sans la moindre difficulté que ces deux sphères sont parfaitement compatibles. De facture plus classique, « Experience » offre un nouveau chemin d’exploration sentimental rythmé par ce qui, selon l’esprit, pourrait être : des séquences de touches sur une machine à écrire, une chaîne de fabrication au fonctionnement encore plus métronomique qu’un Steve Reich, une succession ininterrompue d’objets métalliques tombant à terre. Et, là encore, l’ensemble de cordes parvient à évanouir l’auditeur dans un vertige spatial et inattendu – alors que nous en sommes pourtant au 12e titre sur 14 !

« Underwood », qui le suit immédiatement, est son penchant lent, délicat et minimaliste, le piano n’étant ici troublé que par une ligne chancelante de violon, d’abord sur des gammes classiques, puis troposphériques, ouvrant le chemin à d’autres explorations, aussi stratosphériques que psychanalytiques. « Burning », enfin, sans donner l’air d’être une véritable conclusion (elle poursuit et conclut un triptyque en fa dièse mineur avec « Experience » et « Underwood »), est une enveloppe rassérénante, cinématographique, effectivement brûlante sous son apparente couche de glace – certes moins exceptionnelle que « The Planets » sur « Nightbook » mais, franchement, pouvait-on faire décemment mieux ?

« Ce que le vulgaire appelle du temps perdu est bien souvent du temps gagné » disait de Tocqueville. Réservé à une certaine « intelligentsia », Ludovico Einaudi ? Ce  constat, tout à fait élargissable à l’ensemble de la sphère classique, est tout aussi simple à poser qu’impossible à trancher. Il y a ceux qui, enfermés dans un carcan s’apparentant – de manière plus ou moins justifiée – à de la suffisance, se complaisent dans cet écrin. Et – Einaudi en fait clairement partie – ceux qui, obéissant autant à Cioran (encore lui, hein ?) pour l’esthétique que désobéissant au même pour la possibilité de salut des autres, sont à même de créer, rechercher, diffuser des émotions universelles. Mais tout cela ne serait-il pas vain ? Avant que, potentiellement, nous soyons à même d’essayer de trouver une solution à ce faux dilemme, le temps n’aura pas arrêté de suivre son cours. Et finira, ligne de violons et notes de piano à la clé, par nous emporter toutes et tous.

L’album est désormais disponible via Decca Records (à noter que la version iTunes inclut 5 titres bonus). Ludovico Einaudi sera en concert à l’Olympia de Paris le 18 mars prochain (il reste des places) avant un passage par la Cité des Congrès de Nantes le 26. 18/20.

About Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager, enseignant-raconteur de blagues et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.
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