[ALBUM] Balmorhea – « Stranger »

Six années d’existence et sixième album (dont un live, certes) pour les six gaillards de Balmorhea, l’une des plus belles exportations que nous ai jamais offert le Texas, balancée entre post-rock, electronica et néo-classique.

Nous avions laissé Balmorhea un peu en plan avec un émouvant album live, « … at Sint Elisabethkirk », reprenant surtout des standards du sextette texan de leurs deux derniers albums. Deux ans après « Constellations », trois après « All Is Wild, All Is Silent », deux merveilles auxquelles j’attribue sans problème un 17/20, inutile de préciser que l’annonce d’un nouvel effort du groupe m’avait fait frétiller de joie comme un puceau devant une bouteille de gel lubrifiant (oui, j’aime bien faire des comparaisons curieuses).

L’écoute du premier extrait, « Pyrakantha », est en soi un peu trompeuse sur l’ensemble de la marchandise, mais pas la tromperie qu’on est en droit de reprocher. Reprenons : en 2006, avec « Balmorhea » et « Wild Rivers », Balmorhea embarquait ses auditeurs dans un post-rock mélodique et délicat, dans la lignée, disons, d’un Explosions In The Sky ou d’un Port-Royal, moins grandiloquent que celui de Sigur Ros mais plus délicat que celui – occasionnel – des Deftones. Mais leur auditoire s’est surtout constitué avec les deux disques suivants, plus baignés de néo-classique et, en soi, plus fidèles aux influences premières du groupe.

Quand on demande aux membres de Balmorhea de lister les musiciens qui les inspirent, ce ne sont en effet, sur le papier, pas leurs propres « confrères » qui arrivent en premier : s’enchaînent plutôt les noms d’Arvo Pärt, de Ludovico Einaudi, de Max Richter, de John Cage et de Claude Debussy, pour ne citer qu’eux. Bref, peu ou prou les mêmes que moult artistes dont je parle quotidiennement et avec lesquels je t’ai déjà grandement ennuyé : Olafur Arnalds, Nils Frahm, Fabrizio Paterlini ou Peter Broderick, pour ne citer qu’eux. A la différence qu’ils sont six et, contrairement à ces solistes, ont une formation musicale plus proche du rock que du classique.

Bref, découvrir dans « Pyrakantha » des éléments mélangés de post-rock, d’ambient, d’electronica mêlés à de délicates touches de guitare a, pour celui qui n’a pris le train du groupe qu’au milieu du chemin, des allures de pseudo-trahison vite dissipés par la réussite et l’élégance indéniables du titre. Pour les premiers venus, il amorce une transition stylistique qui ne les surprendra guère et, je ne prends que mon avis personnel, les rassurera quelque peu.

Ce retour du sixtesse d’un néo-classique torturé (« Constellations ») à un post-rock plus délicat replace Balmorhea sur les terres musicales qui l’ont vu naître, de Port-Royal à Explosions In The Sky, d’Efterklang à Eluvium, autant de groupes avec lesquels ils ont parfois tourné par intermittence, d’apparence à des années-lumière de leurs influences premières.

Comment définir en quelques phrases « Stranger » ? C’est une succession de pièces constituées autour de forts éléments communs : une ligne mélodique directrice le plus souvent dirigée par un violon et/ou une guitare (la conclusion « Pilgrim » étant une exception pianistique) qui prend son temps pour se répandre puis, avec toute la douceur qu’implique un minimalisme presque forcené, embarque avec lui les autres éléments du mini-orchestre. Chaque titre se différencie surtout des autres par un tempo libre et une gradation instrumentale qui varie selon les ambiances, la guitare monopolisant le plus souvent le premier rang et les violons le second.

Le principal défaut de « Stranger » est, au fond, qu’il ressemble plus à un exercice de style qu’à une démonstration de force, là où « All Is Wild, All Is Silent » et « Constellations » réussissaient, à partir de bases musicales différentes, à transporter l’auditeur sans possibilité d’atterrissage anticipé. Notez que ce constat peut s’opérer pour 80% des productions néo-classiques et 90% de celles de post-rock d’aujourd’hui. « Stranger », au contraire, perd un peu de cette solidité structurelle qui scotche au siège : chaque titre peut se consommer individuellement, comme un snacking sous amphéts, tandis que leurs deux précédents efforts (auxquels on peut ajouter le « Live at Sint-Elisabethkirk ») étaient des repas complets, copieux et exquis.

Cette ballade ininterrompue mais interrompable pourrait, mais pas à juste titre, rebuter ceux qui ont découvert Balmorhea au milieu de l’explosion douce du post-rock et du néo-classique, du Portland Cello Project à Port-Royal, et ce serait fort dommageable. Car, effectivement, ce retour aux sources, certes imparfait, n’en reste pas moins une agréable réussite seyant à de nombreux contextes, une pluralité d’atmosphères, mélancoliques ou rêveuses, symboliques ou voyageuses. Certes, il n’embarque pas vers le ciel comme les précédents efforts, fonçant sur l’hypothétique chemin des rêves : ce coup-ci, les pieds sur Terre et l’oreille affutée, il accompagne les escapades autoroutières, quelque soit la destination – la mer, la montagne ou simplement le sommeil. En tout cas, permet toujours d’avancer. Ce qui finalement, est bel et bien l’essentiel…

« Stranger » de Balmorhea est disponible depuis le 2 octobre chez Western Vinyl Records. Communiqué de presse disponible au besoin. 16/20.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.