[ALBUM] Sophie Hutchings – « Night Sky »

Son premier album « Becalmed » est la plus belle chose de l’année 2010 qui soit arrivée à mes oreilles jusqu’à présent. Mais la compositrice australienne Sophie Hutchings réussit pourtant l’exploit de poursuivre sur cette lignée d’excellence émotionnelle avec son second opus « Night Sky »…

Sophie Hutchings et moi, c’est d’abord l’histoire d’un premier rendez-vous manqué. Mes oreilles et ses doigts auraient dû se croiser mi-2010, lors de la sortie de son premier album « Becalmed ». Mais, avec mon sens de la veille qui était alors bien moins exacerbé qu’aujourd’hui, j’étais passé à côté de cette oeuvre stupéfiante et, cruellement, j’avais regretté début 2011, lors de notre première véritable rencontre, de ne pas l’avoir honoré du titre de « meilleur album de l’année 2010 ». Car, indubitablement, « Becalmed » méritait nettement plus ce trophée honorifique que le tout de même fort honorable « Go » de Jonsi. Hors de question de réitérer un tel sacrilège avec « Night Sky » : Sophie, ce coup-ci, a été intégrée à mes radars auditifs, toujours friands de sensations et de vertiges.

L’abîme ? Sophie nous plonge dedans dès la première piste, « Half Hidden ». Cette strophe majestueuse de huit minutes commence par une longue et belle complainte pianistique, bercée par le jeu délicat et délié de l’Australienne sans pour autant sombrer dans l’arythmie, transportant immédiatement l’auditeur sur un radeau insécure mais à la vue imprenable. Les cordes s’invitent progressivement dans la partie, compagnes indissociables des atmosphères de Hutchings et aident à multiplier, massifier, cristalliser les émotions sincères que provoquent ce nouvel ensemble. Elégant à l’extrême, parfois larmoyant, ce titre fait en soi figure de résumé accéléré et fidèle des productions de la compositrice réalisées jusque là. « In Light » poursuit la démonstration dans son rôle, c’est-à-dire celui d’une transition uniquement composée de touches blanches et noires, passerelle vers un nouveau monde plein de promesses.

S’ensuit alors « Shadowed », pérégrination torturée sur fond de drone music, les premières cordes hantées de choeurs discrets et effarants s’invitant à partir du premier tiers de la sérénade. Et qui transporte, une nouvelle fois sans résistance, celui ou celle qui a daigné lui accorder sa confiance vers un émouvant éden. Ce second envol après le décollage initial apparaît comme plus orchestralement complet, cohérent, que ce qui avait été jusque là sorti de l’imagination doucereuse de l’Australienne : l’harmonie est encore plus frappante, légitime, logique que sur n’importe quelle production du magique « Becalmed ». Et ce qui frappe encore plus l’oreille habituée – mais jamais blasée – qu’est la mienne est, qu’au fond, elle s’est toujours demandée comment ces différents éléments pouvaient s’imbriquer aussi bien que dans « Becalmed », justement. L’exploit est de taille.

La démonstration n’est pas prête de s’arrêter, ceci étant. « Between Earth and Sky », suite logique de « Shadowed » sur un plan mélodique, assemble encore plus rapidement les différents éléments instrumentaux, piano, cordes, effets, cris hantés, mais parvient pourtant à conserver son souffle sur une durée encore plus longue (près de huit minutes !). Comment ? Grâce à des variations, des jeux sur l’opposition sonorité/silence, des roulements mélodiques bien pensés. Le liant est parfois fragile, assommé par cette somme de subtiles anicroches, mais résiste à tout, poursuit innocemment son bonhomme de chemin, le chemin de traverse vers les altitudes de plénitude auxquelles nous amène toujours « Night Sky ».

Après cette envolée de près d’un quart d’heure dans des contrées stratosphériques, « Saber’s Beads » ramène (à peine) sur Terre le voyageur dans une simili-troposphère, au travers d’un interlude bercé de quelques contours baroques. La suite « By Night » contient, dans son motif initial et dans son titre, les premiers éléments qui pourraient faire croire au mouvement final de cette échappée belle – qui se révèlera être en trois actes. Surplombant une mélodie plus limpide (simpliste ?) que les précédentes jusque là accordées, l’obscurité totale se matérialise par une ambiance fin du monde, maison avec des fantômes, voix qui font peur, cachette dans la cave, fuite en planant, le regard porté vers l’horizon invisible.

Puis, il pleut. Une certaine régression, un amas de souvenirs, transposés musicalement sur « The Near Side » par un son vinylisé et des voix enregistrées comme sur « Portrait of Haller ». Mais aux voix d’aéroport de ce titre issu de « Becalmed » se place désormais de discrètes tirades cinématographiques, rappelant par instants « Because This Must Be » de Nils Frahm & Anne Müller. Dernière poussée exploratoire avant la véritable coda, ce titre vertigineux n’en reste pas moins particulièrement sombre, comme un symbole d’une rémanence permanente et victorieuse du passé sur le reste. Une ambiance qui, instinctivement, amène à se questionner, à se forcer à réfléchir, l’oeil toujours un peu embué par la majesté globale de l’ouvrage, que le finale « The Last Quarter » conclut sur une note majeure et presque lumineuse, s’il n’y avait pas eu ces torrents d’histoire(s) – la grande comme les petites quotidiennes – qui se réveillaient au cours de cette mélopée céleste.

En comparaison avec « Becalmed », « Night Sky » gagne un chouia en régularité ce qu’il perd à peine en force mélodique. Pas de titre extraordinairement universel comme « After Most », mélopée à même de tirer les larmes de celui qui s’est pourtant perdu dans ses limbes à d’innombrables reprises, mais des moments de grâce tout aussi sublimes comme « Half Hidden », « Shadowed » ou « Between Night and Sky ». Ce coup-ci, lorsque je décernerai le titre de l’album de l’année 2012, je n’oublierai pas Sophie. J’en suis désormais foncièrement incapable. Et ne reste plus qu’à espérer, le regard perdu dans la nuit douce et froide de l’esprit dans laquelle nous abandonne « Night Sky », que le monde entier soit, un jour, dans le même état d’esprit.

« Night Sky » de Sophie Hutchings est disponible en import chez Preservation Records depuis le 24 août dernier, via ce lien. 18/20.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.