[ALBUM] Olafur Arnalds – « Another Happy Day »

Quand le réalisateur Sam Levinson a déclaré aux producteurs de son premier film qu’il voulait que ce soit un jeune compositeur islandais de 22 ans néophyte dans les BO hollywoodiennes qui fasse la sienne, ils l’ont pris « pour un dingue ». Un peu moins de deux ans plus tard, le résultat est là, pimpant, émouvant. Trop, parfois, mais beau.

Être appelé par le cinéma est, pour un jeune compositeur de classique, souvent le signe d’une évolution marquante dans sa carrière. Coup sur coup, le label britannique Erased Tapes a vu deux de ses protégés être appelés par le 7ème art pour exercer le leur. Peter Broderick a livré en novembre dernier un « Music For Confluence » intriguant et parfaitement indie et c’est maintenant au tour d’Ólafur Arnalds de sortir la bande originale de cet « Another Happy Day », film à la fois indie (présenté en avant-première à Sundance en 2011 et qui y a même gagné le prix du scénario) mais aux forts recoins hollywoodiens (Demi Moore est tout de même à l’affiche). Rappelons qu’un autre protégé du label, Dustin O’Halloran (à travers  son duo avec Adam Wiltzie « A Winged Victory For The Sullen »), a de son côté composé une partie de celle du gargantuesque « Marie-Antoinette » en 2006, avant même qu’Erased Tapes n’existe. De là à penser que Nils Frahm ou encore Rival Consoles auront bientôt les honneurs du grand écran, il n’y a qu’un pas que 2012 pourrait franchir sans problème. Mais revenons à Ólafur et « Another Happy Day »
Le film décline, sur un ton faussement comique, la désintégration d’une famille iconoclaste à l’occasion du mariage d’un de ses membres. Difficile d’imaginer que cela ait un caractère autobiographique tant Sam Levinson est issu d’une lignée où le cinéma est une religion, cf. le fils de Barry… Le choix de Sam sur Ólafur Arnalds, créateur d’atmosphères musicales rarement paradoxales, peut surprendre à la lecture de ce mini-pitch. Et c’est d’ailleurs la première chose qui frappe une fois l’ensemble de la bande écoutée : le compositeur utilise un registre stylistique assez peu étendu, pas vraiment pluriel ou double face. Pas grand-chose de comique à se mettre sous la dent et, il faut l’admettre, ce n’est pas forcément à l’Islandais qu’on demanderait de créer une ambiance à la Hans Zimmer. D’ailleurs, le motif principal de sa composition – que l’on retrouve dans « Lynn’s Theme » mais surtout dans « Autumn Day » (les fidèles suiveurs d’Ólafur auront reconnu le « Film Credits » de ses « Living Room Songs ») – est d’une tristesse infinie. Presque trop Richtérien pour être authentique, diront les plus connaisseurs : il est effectivement similaire à celui utilisé dans une autre bande originale marquante (et tout aussi tragique), celle de « Valse Avec Bachir » par Max Richter. Ceci étant, il n’en reste pas moins une brillante trouvaille qui tire des larmichettes inédites (à peu près) à chaque écoute – notamment sur « Autumn Day ».

On pourrait reprocher à la BO de rajouter une couche de mélancolie supplémentaire sur un propos filmique qui transpire déjà le regret à grosses gouttes, notamment quand des vagues de cordes s’auto-contemplent – et paraissent « inférieures » au motif principal de « Lynn’s Theme » et « Autumn Day ». Elles n’en restent – évidemment – pas moins d’un haut niveau, comme par exemple sur « The Wait ». Quelques pointes d’originalité surnagent comme l’introduction « The Land Of Nod » où la constance des mélodies est supplantée par une progression intriguante, tout comme sur « Out To Sea ». Plus généralement, c’est quand Ólafur s’écarte du simple sentiment de contemplation du désastre évoqué dans le film qu’il provoque des émotions plus contrastées – et donc plus intéressantes à la longue : il se met déjà un peu plus en danger, expérimente de nouvelles textures et ajoute ainsi quelques grains à moudre au caractère paradoxal du film.

Cela fait donc pas mal de choses à mettre à la charge de ce travail d’Ólafur : la précipitation forcée de sa création, son inexpérience dans le domaine, le sentiment diffus de trop-plein émotionnel… Pourtant, la bande originale d’« Another Happy Day » reste une belle réussite, dans le sens que le deal qui a été fait au compositeur islandais est rempli. (D’ailleurs, Levinson dit de la musique « qu’elle est un atout majeur pour le film ».) Elle retranscrit, certes de manière incomplète, l’histoire d’un effondrement, de manière classique (et frustrante pour le connaisseur ?) mais élégante. Ainsi, et malgré quelques couches émotionnelles superflues, Sam Levinson a eu raison de forcer ses producteurs à accepter sa création dans des conditions extrêmes. Deux semaines avant sa projection à Sundance début 2011, il les informe qu’il présentera son film avec une bande originale d’Ólafur Arnalds ou sans musique du tout. Les producteurs acceptent, bon gré mal gré et sous la pression conjuguée de l’actrice Ellen Barkin. Voilà alors l’égérie d’Erased Tapes « forcée » à passer son après-Noël 2010 à désespérer sa mère de ses absences, attaché à la réalisation de sa mission impossible. Accomplie, pourtant…

« Another Happy Day » d’Ólafur Arnalds sera disponible à partir du 24 février prochain, chez Erased Tapes. Le film est de son côté présent sur les écrans français depuis le 1er février. 16/20.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.