[Métro-nouvellisme] L’ombre.

Un long aller-retour dans le métro, huit pages de Moleskine, un crayon, une playlist musicale, des regards fuyants. Un tout vaporeux dont n’est sorti qu’un récit que voici.

Il a aperçu son ombre chancelante, une nouvelle et dernière fois, s’effondrer devant lui, évanouie à ses pieds, enfuie à tout jamais.

Elle court vite, louvoie dans les virages sans crier gare, telle une fusée égarée dans une forme de décollage horizontal. Saute du mur sans donner l’impression d’avoir été absente le temps de franchir les rues et les routes. Obsédante dans son esprit, elle vole toujours à la même vitesse que lui, collée à sa rétine, gravée dans sa mémoire.

La voiture s’arrête à un feu rouge. L’ombre, aussi, se fige sur la paroi d’une boutique vestimentaire bon chic mauvais genre. Seul, le vent ne connaît pas d’interruption de parcours, rentre dans l’habitacle par la vitre ouverte. Le monde entier redémarre en même temps, dans une chorégraphie affreuse.

Qui est-elle ? L’ombre ne représente pas une forme humaine, tout du moins pas toujours. Parfois, elle se mue en ensemble floral, en tour d’habitation, en clef de sol. Quelquefois, elle s’amuse à brouiller les pistes en se confondant avec les véritables réflexions du paysage environnant, les immeubles, les drapeaux, les quelques arbres abandonnés à leur destin urbain. Souvent, il se trompe en croyant que tel élément fait partie du réel ou que tel autre surgit de sa folie momentanée, tant et si bien qu’il n’arrive pas à comprendre la séquence formée par l’ombre, la seule qui l’obsède, le questionne, le rend autre.

Nouvel arrêt. Très nettement, et il parvient à le distinguer juste à temps, elle s’est transformée en violoncelle avant de se fondre de nouveau dans l’espace du moment, dissimulée derrière un lampadaire. Il distingue progressivement le vrai du faux et liste les quelques éléments en ce moment son subconscient. Le violoncelle, donc. La clef de sol, de manière évidente. Il y a aussi eu cette banale jonquille étrangement surplombée d’une petite figurine en forme de danseuse étoile. Mais ces éléments ne parviennent pas encore à faire sens : trop de monde semble concerné par cet univers dans son monde. Pas assez d’indices.

Il se gare de manière peu sécure le long d’un trottoir, près d’une boulangerie dans laquelle il entre – plus que promptement. L’ombre, également, fait son apparition dans la boutique. Elle se transforme en porte-manteau, effectivement semblable à celui traînant curieusement près d’une étagère réfrigérée où s’abritent un fraisier démesurément grand, un framboisier trop fluo pour être naturel, des alléchants assortiments d’éclairs et de macarons.

Il s’avance près du comptoir, ne sait pas encore quelle viennoiserie va-t-il prendre pour combler la faim qui l’a transi au volant. C’est alors qu’un des portants de l’ombre se désolidarise du reste, penche dangereusement, semble sur le point de craquer. Très clairement, il pointe vers la viennoise au chocolat située de l’autre côté du réceptacle. Qui, immédiatement, fait mouche. Comment sait-elle ?

Tout le monde reprend la route. Les hectomètres s’enchaînent à un rythme irrégulier dans cette cité froide, grise, acariâtre, hostile. Pleine de tours qu’il connaît, d’immeubles dans lesquels il a habité, de salles dans lesquelles il a travaillé. Le violoncelle revient le hanter, sans surprise, devant la scène où il a lancé sa carrière. La clef de sol ne met pas longtemps à lui succéder, quelques mètres plus loin.

Il n’était pourtant pas question de jardin enchanté ou de danseuse étoile lors de son premier concert. Il avait 28 ans, regardait déjà le monde à travers le prisme cruel de l’absolue méfiance qui lui avait tant manqué jusque là. Plusieurs fois, pétri par l’effroi, il vérifiait son outil de travail au cas où il n’aurait pas été trafiqué dans un moment d’inattention. Les nuits précédant son entrée en scène, il avait même pris pour habitude de dormir avec lui, accolé à l’instrument malgré la chaleur de l’été, comblant avec difficulté l’inexistence de l’être aimé.

Ce fut un triomphe. Le premier d’une courte série.

Il est à présent engagé dans une plus petite route. Une ruelle sombre, visibilité limitée. Ombre limitée. Seul transpire encore sur cette portion de chemin le souvenir de sa présence passée et l’anticipation de sa forme future. Il slalome à toute vitesse dans cette zone. Pourquoi accélère-t-il ici, maintenant, dans ces conditions ? A peine a-t-il le temps de se poser la question que la réponse, évidente, transparaît : la recherche du quatrième élément d’identification de cette folie qui le consume, petit à petit, finira par l’achever.

Une fois l’obscurité engloutie, l’apparition. Sur une autre paroi de boutique de mauvais goût, une aile de colombe. L’indice est de taille : il lui offre sur un plateau le lieu et le moment du traumatisme recherché.

Lui, au devant de la scène avec son instrument. Toujours une rareté pour les violoncellistes, mais il ne choisissait de jouer que des pièces qu’il avait soit lui-même créées, soit où il n’était pas réduit au rôle de faire-valoir dans un orchestre de cordes. Elle, derrière son Steinway aussi blanc cassé qu’impeccable, lui offrait le tapis sonore de son récital.

Tout était simple, en ces moments-là. Les touches et les cordes s’accordaient, se jaugeaient, finissaient par s’enlacer dans un numéro de questions/réponses dont la seule issue était connue d’avance : une relation amoureuse, orageuse et tumultueuse, avec ses silences et ses éclats, avec acceptations et compromissions, avec pour unique et tragique conclusion la fin d’un tout, la mort d’un ensemble, baignée d’un halo indécent de lumière.

Après trois mois de représentations à guichets fermés, la colombe. Un déguisement improbable pour un délire infantile entre adultes consentants. Ce n’était pas lui qui était déguisé, engoncé dans son traditionnel costume de rigueur sibérienne. Incapable de faire exploser sa personnalité sans le trouble rassurant de son instrument, il laissait les autres s’épanouir et jouir de l’existence à sa place. Ce soir-là, c’était donc une colombe. Puis, une fois les ailes déployées, envolées dans le souffle d’un ventilateur, ce fut un corps blanc et mince qui lui fut offert, comme promis par les autorités de la félicité, souple et agile, professionnellement gracieux. L’étoile était en face de lui, humaine, véritable, réelle, paradoxale porte d’entrée vers ce monde de fantasmes qu’il n’avait jusque là qu’imaginé de manière lointaine.

Puis, les yeux humides. Le départ, précipité et imprévu. Trop rapide. Beaucoup trop rapide. Le kidnapping familial, qu’il aurait préféré divin – cela lui aurait mieux convenu. Enlevé par ses semblables angéliques plutôt que par ses proches supputés. Son étoile avait été enlevée et, avec elle, l’intérêt de toute chose, jusqu’au maniement du violoncelle. Qui faire danser désormais ? Qui déshabiller du regard, de qui détacher les ailes pour entrevoir les astres ? Pour quoi faire, au fond ?

Un moment de trouble, puis le fracas. Il apparaît sans prévenir, percute le capot sur son côté gauche. Par miracle, il ne fait que frôler le moteur, le laisse intact et l’empêche ainsi d’exploser. Le lampadaire trône, fier comme un danseur étoile sur ses pointes, au milieu d’une petite place habitée où, logiquement, il vient de s’encastrer. L’ombre de son amour perdu couvre désormais la carcasse, étalée sur son pare-brise fêlé. C’est par cette minuscule ouverture que le suicidé finira, à défaut de mieux, par s’échapper pour partir, enfin, le retrouver.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.