[ALBUM] Nils Frahm – « Felt » (In Black)

Le compositeur allemand néo-classique Nils Frahm revient sur le devant de la scène en son nom propre avec « Felt », pièce en neuf actes où le multi-instrumentiste semble peiner à se renouveler.

On avait laissé Nils Frahm s’occuper du mastering des derniers exploits de Dustin O’Halloran (avec « Lumiere ») et des danois d’Efterklang pour leur moyen-métrage musical « An Island ». Sa discographie s’était de son côté arrêtée à sa brillante collaboration avec son illustre consoeur Anne Müller sur « 7 Fingers », alors que son précédent album solo remonte désormais à 2009 avec « Wintermusik » et « The Bells ». C’est ainsi peu dire, alors même qu’une collaboration avec l’autre petit prodige du néo-classique qu’est Peter Broderick (OK, ils sont trois avec Olafur Arnalds) est attendue depuis des lustres, que ce « Felt » annoncé il y a plusieurs mois par le label Erased Tapes Records était très attendu.

Imperfection. Frahm expérimente avec « Felt » ce que son compère Peter Broderick avait déjà partiellement tenté avec ses « 4-Track Songs » de 2009 : donner un aspect artificiellement imparfait à la musique, notamment via la suite ProTools, qui permet – au choix – d’éliminer toute trace d’imperfection due à l’élaboration d’un album en studio ou au contraire à les accentuer. L’Allemand explore ici la seconde voie, tant et si bien que rien ne peut échapper à l’oreille attentive de l’auditeur : les craquellements, les chaises qui se bougent en fond, les respirations du compositeur, les doigts qui appuient et rippent sur les instruments…

Cette recherche d’un son organique, à contre-courant des habituelles productions formatées, possède son charme intrinsèque et, dans le cas présent, augmente l’aspect intimiste de l’ensemble : entre néo-classique et musique de chambre (l’album a été enregistré dans son studio la nuit pas loin de l’église Grünewald, là même où Peter Broderick s’était aventuré dans son sublime « Glimmer EP »), Nils Frahm et ses acolytes jouent en face de l’auditeur au sens propre comme au sens figuré.

Inanition. Mais à quoi sert cette batterie d’artifices ? Paradoxalement, à peu de chose. Non pas que Nils Frahm ne parvienne pas à créer de manière efficace cette atmosphère intimiste : il fait partie de la caste supérieure de celles et ceux qui savent le faire à la perfection. Fidèle à son habitude, chaque mélodie retranscrit avec douceur une parcelle de vie, souvent sombre mais jamais larmoyante, bref, ce qui est « attendu » de Nils Frahm.

Le problème est ailleurs : l’auditeur s’attend à décoller dans une frénésie confuse de sentiments, à une sorte de summum où toute notion de réalité semble fugace : c’est, sur « Wintermusik », le cas avec le sublime « Nue », ou encore sur « Let My Key Be C » et « Long Enough » dans « 7 Fingers ». Dans ce moyen-métrage musical qu’est « Felt », on ne quitte jamais cet horizon douillet que propose les premières pistes, semblables à du Steve Reich, comme en attestent par exemple « Unter » et « Snippet ». Il faut attendre l’avant-dernière piste « Pause » et surtout la conclusion « More » pour entendre quelque chose de nouveau, cette dose attendue de dynamisme se mélangeant avec allégresse à la mélancolie habituelle de l’Allemand, cette surprise qui nous dérange dans notre confort d’auditeur blasé pour nous forcer à explorer de nouvelles contrées.

« Felt » n’en reste pas moins rempli d’horizons intéressants à explorer, entre sérénade relaxante parfois proche de la classical ambient et quelques moments forts et finaux, là où Nils Frahm nous laisse tomber dans l’abîme de nos repères, amène à prendre des déviations inattendues et finit par nous lâcher dans un grand vide effrayant, inquiétant, mélancolique et, forcément, sublime. 16/20.

Nils Frahm – Felt (teaser) by erasedtapes

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.