Où est la sortie ?

Ce n’est pas de la projection de « Martha Marcy May Marlene », présenté en sélection « Un Certain Regard » au Festival de Cannes le 14 mai, dont il fallait s’échapper. C’est, à l’intérieur de ce premier long-métrage, la question physique et psychologique que se pose une jeune fille échappée d’une secte…

Le non-dit, parce qu’indicible. La non-réponse, parce qu’inexistante. Au milieu et à l’origine de cette désolation de l’esprit, un traumatisme, une déchirure, une absence de deux ans. Un cauchemar sans fin.

Pourtant, dès le début de « Martha Marcy May Marlene », premier long-métrage du réalisateur canadien Sean Durkin (et déjà présenté à Sundance l’année dernière), on pense que Martha en est sortie. Retenue par une minuscule secte de l’Etat de New York pendant deux ans, elle parvient à s’échapper un matin, avec le silence complice d’un homme du groupe. Ne lui reste plus alors, dans le « monde réel », que sa sœur Lucy. Son seul refuge.

La cohabitation parait d’abord évidente. Bien que foncièrement différentes (Lucy, blonde discrète, mariée à un entrepreneur immobilier bien sous tous rapports, versus Martha, répugnée face à la dictature du matérialisme), la reconstruction de la jeune femme s’opère, ahanante mais progressive, hésitante mais assurée.

Schizophrénie. La résilience n’est, pourtant, jamais un processus aisé. Petit à petit les souvenirs reviennent, la névrose reprend son cours. La barrière entre passé et présent se rétrécit, réalité et illusion fusionnent dans un magma de folie. Trois périodes se confrontent : le présent, de plus en plus torturé (la tension qui monte au sein du couple), l’enfance, que l’on imagine complexe (mais sur laquelle on ne sait que peu de choses) et puis l’entre-deux, le silence de deux ans, l’indicible, l’indéfinissable, l’incompréhensible.

Cette secte, de manière évidente, ne dit pas son nom. Il nous est montré une mouvance isolée, de taille modeste, dominée par un charismatique gourou ténébreux dénommé Patrick. L’apparence est séduisante, les prémisses rassurants. Gestion d’une ferme qu’ils espèrent « auto-suffisante », concerts improvisés à la guitare, population très jeune (seul Patrick approche la quarantaine), l’amour au cœur de leur message. « La mort, c’est l’amour pur » ose le leader. Et puis, les vols. Et puis, les viols. Le viol. Le premier, constitué comme sorte de rite initiatique, rapprochement physique et « spirituel » avec le gourou, traumatisant apprentissage, passage atrophié à l’âge adulte.

Identités. L’ensemble de ces sphères se désagrège au fur et à mesure que l’histoire avance. Tension grandissante entre les deux sœurs, culpabilité, horreur du non-dit. Impatience exaspérée du beau-frère, lassitude de voir ses vacances gâchées. Explosion de l’utopie de la secte, viols répétés, vols alimentaires. Et puis, affront ultime, la mort d’homme. Mort d’illusions. Le retour à la réalité est brutal.

Jusqu’alors la célébrissime famille Olsen se cantonnait médiatiquement aux jumelles Mary-Kate et Ashley, syndromes d’une marchandisation de la niaiserie et de la superficialité propres à faire rougir d’amateurisme Dora l’Exploratrice. Leur sœur cadette Elisabeth ne semble heureusement partager que bien peu de points communs avec ses deux aînées, à l’image de l’océan perceptif qui sépare Martha et Lucy. Il y a de manière (trop ?) évidente, du Ellen Page chez Elisabeth Olsen, dans le regard, dans les attitudes, dans la voix, d’une troublante similitude.

Il faut un talent certain pour réussir à mixer plusieurs partitions dans ce même concert schizophrénique : il y a Martha, petite fille disparue sans prévenir de la surface de la Terre, il y a Marcy May, la « petite préférée » du gourou, il y a Marlene, étrange identité créée de toutes pièces. L’histoire, qui semblait simple et optimiste à son commencement, se conclut de manière complexe et troublée, dans un vertige sensationnel, un saut dans le mur d’une prison de fer sans serrure, sans porte de sortie, sans conclusion au cauchemar.

“Martha Marcy May Marlene”, de Sean Durkin. Avec Elizabeth Olsen, Christopher Abbott, Brady Corbet. 1h41. Sortie le 16 novembre.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.