Twitter 1, Politique 0

Il n’y a pas qu’en France que la sphère politique a du mal à comprendre l’intérêt de l’outil de partage d’informations (et de futilités) en 140 caractères : les chefs d’Etat du monde entier, à des degrés divers, apprivoisent avec difficulté la petite sphère bleue. Voire même, pour certains, ne l’apprivoisent pas du tout.

Dire que les politiques français se débrouillent aussi bien en communication Web qu’un manchot avec un four à micro-ondes n’est que trop rarement exagéré. En dehors de (très) rares exceptions (trois en fait : Cécile Duflot, Lionel Tardy et Benoît Hamon), les représentants de l’Etat ne se pressent pas au portillon pour tweeter avec efficacité. Il y a quelques mois, mon confrère coupeur-de-têtes-de-mauvais-Twittos Thierry Do Espirito avait d’ailleurs dressé un panorama effarant du paysage politique national sur le réseau (légèrement changé depuis, NKM ne prend plus le temps de tweeter quoi que ce soit alors que François Bayrou l’a enfin pris). Il y a bien eu Frédéric Lefebvre qui, un temps, amusait la twittosphère du temps où il était encore porte-flingue-parole de l’UMP ; mais depuis qu’il est à la tête d’un secrétariat d’Etat à rallonge, il ne trouve plus à annoncer que son agenda et ses interventions médiatiques – en dehors d’une petite boulette savamment rattrapée ici ou . Agenda, médias, agenda, médias : c’est d’ailleurs, pour l’essentiel, la composition – tout à fait inintéressante au demeurant – des comptes de la plupart des politiques français. Il n’y a guère que les représentants des jeunes pousses des partis (à l’instar de Valerio Motta ou de Benjamin Lancar) pour faire entendre une parole politique « officielle » sur cet open space de l’information. Mais l’Hexagone n’a définitivement pas l’exclusivité de ce triste constat…

Barack et les autres

Une analyse comparative des comptes Twitter des principaux chefs d’Etat de la planète amène à une première conclusion logique et attendue : le réseau social est définitivement un outil d’origine anglo-saxonne. Barack Obama, avec ses quelque 7,8 millions de followers, archi-surpasse ses petits camarades et est la troisième personne la plus suivie au monde, derrière Lady GaGa et Justin Bieber mais juste devant Britney Spears. Seul le Premier Ministre David Cameron, proche des 2 millions de suiveurs, tient (à peine) la comparaison. Plus intéressant – et plus récent : les chefs d’Etat latino-américains apprennent à grande vitesse le mode d’emploi du réseau. Le vénézuélien Hugo Chavez tient ainsi l’un des comptes politiques les plus improbables, les moins conventionnels et, surtout, les plus suivis d’Amérique Latine, avec 1,5 million de followers amassés en seulement un an. Felipe Calderon (Mexique), Dilma Rousseff (Brésil), Sebastian Piñera (Chili) et Cristina Fernandez-Kirchner (Argentine) suivent le mouvement de manière diverse : l’argentine tweete de manière aussi folle que son confrère vénézuelien, tandis que sa consoeur brésilienne fait la grève des tweets depuis plusieurs mois désormais.

Et après ? On trouve un des précurseurs dans la catégorie, le cheikh des Emirats Arabes Unis Sheikh Mohamed, mais il a semble-t-il disparu de la circulation. Les pays européens, de leur côté, obtiennent une note lamentable pour l’ensemble de leur oeuvre : Nicolas Sarkozy dépasse péniblement les 25 000 followers (et ne tweete pas lui-même, sans doute pour imiter son ami Barack Obama) et se place à la 18ème place du classement. Le gouvernement de Silvio Berlusconi surnage à peine au-delà des 1 500 suiveurs, soit dix fois moins que Vincent Glad (après tout) et à peine deux fois plus que l’écrivain-de-ces-lignes. Et ne parlons pas d’Angela Merkel et Jose Luis Zapatero, tout simplement absents des lieux…

Dans cette nébuleuse de fâchés du tweet, il faut faire sortir du lot quelques exceptions. Chavez et Kirchner donc, s’appelant par des petits noms entre eux, mais aussi le Premier ministre norvégien Jens Stoltenberg et le président de Malaisie Mohd Najib Tun Razak, autres précurseurs, ou encore le président rwandais Paul Kagame, l’un des très rares à converser avec ses suiveurs et à ne pas se contenter de déverser le contenu de son emploi du temps.

Il faut dire que pour certains, les doigts (ou ceux des assistants) se sont dépêchés d’investir l’outil avant les autres : sans surprise, les anglophones sont en force (Obama, Harper, Cameron) mais aussi… Nicolas Sarkozy, qui approche des trois ans de présence. Les chefs d’Etat latino-américains précédemment évoqués se sont dans l’ensemble lancés dans ce grand bain de la politique virtuelle au début de l’année 2010, avec un joli succès d’ensemble à en croire leurs progressions. Pas de surprise : qui tweete autre chose que son Microsoft Outlook intéresse les gens.

Pas de crampe des doigts

Les politiques tweetent donc dans l’ensemble des choses peu ou pas intéressantes, resucées de fils RSS ou de posts Facebook automatisés, et ne conversent qu’extrêmement peu avec leurs administrés. Et ce n’est pas tout : pour l’écrasante majorité, ils « racontent » ces faits passionnants… moins d’une fois par jour ! Les cas de Rafael Correa (Equateur) et Naoto Kan (Japon) ne doivent pas aveugler (surtout que les deux usent et abusent de fils RSS) : un chef d’Etat tweete extrêmement peu. Le compte de l’Elysée est pile-poil au niveau de cette ligne de flottaison avec un tweet par jour, à peu près la même fréquence que Barack Obama (mais quel copieur, cet Américain !). Mal leur en prend : en dehors des exceptions équatoriennes et japonaises, les comptes qui tweetent au moins deux fois par jour attirent les Twittos, ici Felipe Calderon, Hugo Chavez et David Cameron.

Plus grave encore : les politiques tweetent donc très peu, tweetent des choses inintéressantes, et surtout, surtout, ils se fichent pas mal de ce que leurs suiveurs leurs disent. Alors même que l’un des principaux avantages de Twitter est sa grande interactivité, cet aspect n’intéresse que très peu les dirigeants de la planète. Ils sont ainsi bien peu à ne serait-ce que communiquer épisodiquement avec leurs followers – quatre, en fait : le chilien Sebastian Piñera, le rwandais Paul Kagame, le malais Najib Razak et le letton Valdis Dombrovskis. Certains font parfois des RT (« retweets », ou partager le tweet d’un autre Twittos), comme le norvégien Jens Stoltenberg, l’australienne Julia Gillard ou encore le turc Recep Tayyip Erdogan. Mais pour la grande majorité, la conversation est unilatérale et n’appelle aucun retour.

Beaucoup comptent visiblement sur leurs propres formations politiques pour faire ce travail d’information à leur place – et encore… Parmi les plus importantes formations politiques présentes sur Twitter, seules deux – le Parti pour la liberté des Pays-Bas et le Nouveau Parti Démocratique du Canada – ne dépassent pas cette fréquence d’un tweet par jour. Curieusement, c’est le compte du Parti Communiste chinois qui bat tous les records, mais ceci est d’abord l’oeuvre d’un fil RSS particulièrement surchauffé… qui vaut à ce compte de n’avoir que 684 followers. Pas brillant pour la seconde puissance économique mondiale (qui, certes, a encore du mal avec la liberté du Net).

On notera que le Modem français et le Parti socialiste espagnol tiennent aussi une excellente fréquence avec plus de dix tweets par jour. Le premier nommé – qui avait toutefois pris du retard, seulement arrivé sur Twitter le 1er septembre 2010 – retweete son président François Bayrou, reprend les déclarations de son porte-parole Yann Wehrling, tout cela avec le soutien de le directeur de la communication du parti Jean-François Martins… et d’une petite dose d’humour.

Geert Wilders voit trop de Noirs et boit trop de Verts

Là où Barack Obama approche des 8 millions de followers, les partis politiques doivent se contenter d’une audience autrement plus modeste. Le premier parti ne dépasse d’ailleurs pas les 100 000 suiveurs, mais c’est surtout son identité qui détonne : il s’agit du Parti pour la liberté, formation d’extrême-droite dirigée par le néerlandais Geert Wilders ! L’amalgame entre parti et chef de parti est d’ailleurs ici présent jusqu’au nom du compte du parti, qui mixe les deux (@geertwilderspvv). Ceci n’est pas une exception : ainsi, le Parti justicialiste argentin semble mort-né alors que sa présidente, Cristina Kirchner, rayonne sur le réseau. Le PVV se retrouve donc en tête de cortège, alors même que c’est le parti qui tweete le moins (1 tweet tous les 5 jours en moyenne)…

Autre fait intéressant : l’excellente présence Web des partis écologistes. A la deuxième place de ce classement mondial se dresse Europe Ecologie-Les Verts avec plus de 54 000 followers, en sachant que sa secrétaire nationale Cécile Duflot en a de son côté plus de 13 000. Malgré leur faible poids électoral (quoiqu’en croissance constante), ces formations vertes ont fait le pari de la Toile et avec succès, que ce soit au Brésil, aux Pays-Bas, en Colombie, en Allemagne ou en Australie.

Les deux principales formations britanniques, les Partis conservateur et travailliste, sont respectivement troisième et cinquième, encadrant le Parti démocrate américain (lui-même vampirisé par le compte de Barack Obama). La France, en dehors de l’exception EELV, offre une performance décevante : le Parti socialiste, pourtant arrivé sur Twitter trois mois après Europe Ecologie, dépasse à peine les 8 000 followers. L’UMP, le Modem et le FN sont encore plus loin derrière…

Comparativement à d’autres pays, la politique française a en effet pris tout son temps pour investir la twittosphère. Les plus avant-gardistes ont probablement été les Américains (campagne présidentielle de 2008 oblige) mais aussi les Néerlandais. Le compte du parti travailliste compte ainsi quatre ans de bons et loyaux services, et ce cap sera bientôt atteint par les Verts néerlandais. Cruel constat : en comparant les cinq principales formations néerlandaises et françaises, on notera qu’Europe Ecologie, premier parti inscrit en France, a été devancé par quatre partis des Pays-Bas…

Côté interactivité par contre, il n’y a de bons ou de mauvais points à distribuer à des pays particuliers : la conversation unilatérale est l’apanage de tous. Sur les 35 partis analysés, seuls 8 se risquent à tenter de s’exprimer directement à leurs followers : les partis verts de Colombie et des Pays-Bas, le Parti travailliste australien ou encore le Modem se risquent à quelques réactions. Un autre petit tiers se contente de retweets, comme les deux principaux partis américains, le PS, EELV ou encore le Parti Populaire espagnol. Pour tous les autres, le flux n’appelle pas la moindre réponse.

Alors que de nombreuses échéances électorales approchent (2012 en France et aux Etats-Unis), la quasi-intégralité de la scène politique mondiale continue de bouder l’outil Twitter alors même, pourtant, qu’elle prétend vouloir en développer l’usage. La France, première concernée (dans un an tout pile), voit fleurir les déclarations d’intention, entre Dominique de Villepin et Jean-François Copé. La pratique, pour l’heure, laisse franchement à désirer pour l’un comme pour l’autre

PS : L’ensemble des données utilisées pour ces représentations graphiques est disponible sur Tableau Public ici pour les partis politiques et pour les chefs d’Etat.
Deux listes Twitter ont été constituées pour agréger ces données : une concernant les partis politiques et l’autre les chefs d’Etat.
Données compilées les 4 et 5 mai 2011.

Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.