[ALBUM] Bibio – « Mind Bokeh »

Cinquième album pour le britannique Stephen Wilkinson alias Bibio, éclaté à la face de la sphère musicale il y a deux ans avec un « Ambivalence Avenue » particulièrement remarqué au sein de l’écurie Warp Records. « Mind Bokeh » s’écarte du style Boards of Canada-like de ses débuts pour explorer une multitude d’autres genres…

Dire que le retour de Bibio était très attendu par les amateurs de musiques électroniques est un doux pléonasme. Son premier opus l’a propulsé sur le devant de la scène deux ans durant, délivrant aux quatre coins de la planète son electronica froide et planante. Un succès presque paradoxal à en juger la rudesse de sa musique, jusqu’alors sombre et désenchantée. La découverte de la célébrité a-t-elle amené le sieur Wilkinson à ajouter de la dopamine dans sa concoction ? Ce dernier conçoit en tout cas « Mind Bokeh » (« bokeh » est un terme japonais pour parler des flous d’une photo) comme « le contre-point nocturne aux tonalités pastorales » de sa première sortie. Ambiance.

Le titre d’ouverture, « Excuses », est particulièrement représentatif de ce qui s’en suit. Ouverture glaciale, arrivée du vocoder, fond de downtempo, explosion breakbeat, sonorités 8-bit : la chanson, véritable mélange des genres compressé en cinq minutes, a de vraies allures de bordel géant. L’introduction japonisante de « Pretentious » offre ensuite à écouter une chillout hallucinogène qui, là non plus, n’est pas sans rappeler les Boards. Sa fin alternative, plus sombre que le reste de la chanson, offre une sensation de vertige presque cinématographique. « Anything New » n’a, par contre, plus rien à voir avec Eoin et Sanderson : plus proche du hip-hop que de l’electronica, il se mue progressivement en petite perle pop capable de tirer un sourire à Emil Cioran. La froideur d’« Ambivalence Avenue » semble vraiment s’être égarée sur les routes de sa tournée…

« Wake Up ! » est une brillante claque. Sonorités orientales, beat saccadé, il remplacera très avantageusement David Guetta et les autres ignominies dance-hip-hop de début de soirée. Au carrefour des breaks, de la pop et de l’electronica, le titre est aidé par le vocal convaincant de Wilkinson, visiblement plus à l’aise devant des mélodies en mode mineur que sur les indécentes pilues de bonheur comme « Anything New ». « Light Seep » est aussi plutôt groovy, pas révolutionnaire pour un sou mais qui se laisse écouter. « Take Off Your Shirt » a par contre des airs d’égarement : intro à la guitare électrique, beat plus marqué, cette tentative de pop-rock pourrait paraître plus accessible au grand public prise séparément du reste de l’album mais dans ce grand magma qu’est « Mind Bokeh », il laisse une sensation étrange dans les oreilles…

L’aventureux « Artists’ Valley » est un grand bazar à base de breakbeat, comme bien d’autres titres de l’album, aller-retour permanent entre sonorités véritablement nocturnes (la promesse de la galette, au demeurant) et vocoder halluciné. « K Is For Kelson » souffre de son côté du même syndrome qu’ « Anything New » : ce titre pourrait être utilisé dans une série familiale américaine tellement il transpire le sourire, sorte de pilule du bonheur un peu maladroite – où, c’est à noter, Wilkinson joue lui-même pas moins de 13 instruments. La chanson-titre de l’album revient ensuite à des sonorités autrement plus froides, transition épurée avec la dernière salve de pistes à découvrir.

« More Excuses » a de son côté de nouvelles allures de grand bordel vaguement organisé : titre découpé en deux parties, la première mélange electronica lourde et sombre avec un vocal assez désemparé, avant que le rythme ne se dédouble dans un final qui ne manquerait que d’une basse dix fois plus lourde pour se muer en drum & bass. « Feminine Eye » est de son côté construit sur la même base rythmique que « Wake Up ! », en moins convaincant. Bibio nous surprend en fait une dernière fois avec la conclusion « Saint Christopher » où, pendant six minutes, il sort une techno presque légère, déconnectée du reste de l’album mais qui offre pourtant la plus forte sensation « nocturne » de l’ensemble, ultime pied de nez aux amateurs du Bibio « d’avant ».

Tant de grands écarts finissent pourtant par laisser un goût étrange. Il semble évident que Wilkinson, self-made-man par excellence (en plus de jouer 13 instruments, il concocte lui-même l’artwork de ses créations), a voulu prouver qu’il pouvait poser « sa » patte sur une palette de genres bien plus large que la simple cold-electronica dans laquelle il était jusque là cantonné. Une telle ambition connait forcément des ratés, tels les indécents « Anything New » et « K Is For Kelson » mais, dans son ensemble, l’Anglais réussit très correctement sa démonstration – quitte à perdre certains de ses fans de la première heure, décontenancés par tant de chaleur soudaine dans sa musique.

« Mind Bokeh » de Bibio sort le 4 avril chez Warp Records. (15/20)

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Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Dérive saisonnière Eurovision. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.