Désespoir oculaire.

By on février 28, 2011



J’ai toujours eu une relation compliquée avec mon oeil gauche.

Très tôt pourtant, il était exposé aux mêmes concentrations de programmes de télévision stupidifiants, d’interminables lignes d’encyclopédies et de partitions de Kuhlau que son congénère de droite. Il a bouffé aux mêmes quantités d’Amstrad et de Master System 2, a lu les mêmes livres que son voisin, pour la simple et bonne raison que je n’ai pas encore pris l’habitude de ne lire que d’un côté. Mais, sans doute par souci affirmé de différenciation, il n’a jamais su se cantonner là où son confrère oriental savait se cantonais. Oui, c’est un jeu de mots absolument lamentable. Bref, il a toujours voulu faire son intéressant. Le genre de fanfaron, un peu con, et patapon, une claque dans la gueule – enfin, dans l’oeil quoi – et il revient dans les clous.

Mais n’allez pas croire. Il est intelligent, mon oeil gauche. Durant ma plus tendre enfance, il était parfaitement capable de transmettre un DM à mon cerveau pour que celui-ci envoie une mention @MonAnnulaireDroit (ou @MonIndexGauche si le premier était pris de court par un LT de dernière minute) pour que les deux se mettent en contact. Et paf ! Non, ça ne faisait pas des Chocapic : je me mettais juste le doigt dans l’oeil, comme un gros bêta. Ouin, ouin. Je n’étais nullement triste pourtant, on cherchait à me consoler mais cela était inutile. Comment les adultes d’alors pouvaient comprendre que le petit morveux qu’ils avaient en face d’eux était contrôlé par une force supérieure et indicible ?

Je crois qu’elle a toujours été un peu maso, ma force supérieure et indicible. Elle aime se faire mal. Ou alors elle écoute en permanence Antony & The Johnsons : il ne lui faut pas grand chose pour qu’elle se transforme en fontaine. Une rafale de vent ? Vas-y que je me mets à chialer. Une goutte de pluie ? Ressors ta complainte. Même quand je pleure de rire (ou pas), mon oeil gauche est le premier à exécuter sa symphonie lacrymale – et naturellement le dernier à lui poser la coda.

C’est un rebelle, mon oeil gauche. Les verres de lunettes, il leur fait la peau l’un après l’autre. Alors que son compère de droite ne bronche jamais entre les montures, lui, d’une manière cavalière (ho ho ho), rejette chaque nouvelle proposition avec le dédain d’un juré de la « Nouvelle Star ». Toi, t’es pas assez stylé. Toi, tu piques. Toi, tu n’as rien à te reprocher mais j’ai juste envie de faire chier mon monde.

Et il y arrive bien. Comme tous les rebelles amateurs, il mesure sa performance d’emmerdement grâce à la quantité de mauvaises notes qu’il récolte. Quand mon oeil droit se tapait 6/10 à la fin d’une courte période Game Boy (oui, il m’est arrivé d’avoir une jeunesse), mon oeil gauche frimait avec un « superbe » 3,5/10 écrit en rouge qui pète sur une feuille blanche par une ophtalmo dinannaise. Quand le niveau monta, la performance de mon oeil droit descendit brutalement à un effrayant 4/10 ; ceci n’empêcha pas le gauche, fier de son sens inné de la connerie, de s’en tirer avec un magnifique 0.75/10 en fin de CM1.

Mon oeil gauche, c’est le genre d’andouille qui fait exprès d’écrire « le janr dendouy ki fé aixpré dèkrir » rien que pour connaître l’effet que procure une note négative. Petit aparté, mais je pense que vous l’avez saisi : oui, c’est bien mon oeil gauche qui a inventé le langage kikoo_lol, je lui en voudrais pour l’éternité, je sais que Messieurs Bescherelle, Bled et Arielle Boulin-Prat (je sais que ce n’est pas un Monsieur, mais si je rajoute un Madame ça casse la structure lexicale de la phrase) le honnissent chaque jour un peu plus, il est vilain, vilain.

L’heure est grave. Je crois que le divorce approche. J’ai l’impression que mon oeil gauche a déjà signé les papiers depuis plusieurs jours vu les crises qu’il me provoque. J’ai appris à quel point c’était compliqué de ne dormir que d’un oeil et, par conséquent, de dormir tout court. Récit de la vie palpitante du connard indicible et compagnie : quand il est ouvert, il se voile de mystère – ou se couvre de cils morts, je crois qu’il les assassine par-dessus le marché – et dit à mon cerveau qu’il veut se fermer. Puis, quand il est fermé, il rappelle ses potes cils morts (oui, bon, ils sont morts et il les rappelle, ça parait bizarre dit ainsi, mais en fait il les tue après les avoir rappelés. Il les ressuscite, puis il les retue. J’espère que c’est plus clair avec cette petite parenthèse. Poutous) et les encourage à se fourrer pile-poil sur ma rétine dans l’unique but de me faire cligner plus vite qu’un titre de drum & bass. Aaaaaah Elisa Do Brasil. Non, pas de lien vers une vidéo Youtube tiens, tu es capable de Googler son nom tout seul, t’es peut-être borgne mais pas manchot non plus.

Le divorce… ou la mort. Oui, parfois, je me prends de compassion pour ce sale chiard capricieux. C’est peut-être un profond mal-être existentiel qui l’anime, une jalousie éperdue à l’égard de son voisin pourtant aussi marron que lui, a priori du même diamètre. Je n’ai pourtant commis aucun favoritisme : il a eu le droit à autant de lingettes Demak’up que son poto (c’est-à-dire à peu près aucune, enfin je crois). J’en viens même à me demander si je ne dois pas quémander une audience à Jean-Marie Le Pen pour qu’il m’explique à quoi ressemble la vie de borgne. Oui, questionner Le Pen pour un problème de gauche, c’est rigolo, hi hi.

(J’avais envie de finir une phrase de cet article par hi hi pour créer une image subliminale de pub Taillefine où, inlassablement, il y a une pouf blonde un peu teubé qui va dresser un sourire hypocrite pour dire qu’elle est super mince, houlala qu’est-ce que j’suis mince, juste parce que je bouffe du yaourt débectable 0% matière grasse 0% goût, oui je peux m’enticher de McDo’s de taré à côté je ne gagnerai pas un gramme et elle fera alors une sorte de « hi hi » buccal complètement idiot alors que TOI, de l’autre côté de la télé, tu vas grossir comme le truc bleu et jaune de chez Michelin, tu vas souffrir, pleurer, mais seulement du côté gauche.)

Je trouve que cette parenthèse se suffit à elle-même en guise de conclusion.

PS : j’ai une petite annonce à ce sujet pour poursuivre la discussion, sinon.

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About Gwendal Perrin

Journaliste, social media manager, enseignant-raconteur de blagues et miauleur professionnel. Juke-box exigeant, esprit Bauhaus et tonalités mineures. Contact : perrin.gwendal(a)gmail(p)com.